Qui sont les « néo-conservateurs » ? Portraits de Eugénie Bastié et Gaultier Bès

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MMai 2013. Les députés et sénateurs de gauche votent une promesse de campagne emblématique du quinquennat de François Hollande : le « Mariage pour tous ». Loin d’être passée comme une lettre à la poste, la loi légalisant le mariage et l’adoption pour tous a fait surgir pendant les débats un mouvement réactionnaire qui a fait couler beaucoup d’encre : la « Manif pour tous ». Quelque peu moquée sur le coup, ce mouvement réactionnaire s’est, aujourd’hui, implanté dans l’espace public, si bien que certains parlent d’un « mai 68 des conservateurs ».

Souvent décrite comme un rassemblement de « vieux cathos de droite », la Manif pour tous comptait également dans ses rangs un bon nombre de jeunes. Parmi ces jeunes, certains se sont résolus à mettre de coté les banderoles rose et bleu pour continuer le combat autrement. C’est le cas d’Eugénie Bastié, essayiste et journaliste au Figaro Magazine, et de Gaultier de Bès, rédacteur en chef de la nouvelle revue d’écologie intégrale Limite.

Eugénie Bastié, « la péronnelle de Bénitier »

Perfecto, boots et chevelure au vent : à première vue, Eugénie Bastié n’a rien de la catho serre-tête vichy et jupe longue. Engagée lors de la Manif pour tous en 2012, Eugénie Bastié est le symbole de cette nouvelle génération de réactionnaires qui a émergé à la suite du mouvement anti-mariage gay. Celle qui se qualifie de « péronnelle de bénitier » sur son compte Twitter connait depuis peu une ascension médiatique importante.

Diplômée de Science Po et en philosophie, actuellement journaliste au Figaro et en charge de la tribune politique de la toute nouvelle revue réac’ Limite, Eugénie Bastié s’est fait connaître du grand public en septembre 2015 à l’occasion d’une joute verbale l’opposant à Jacques Attali dans l’émission de télé Ce soir ou jamais. Interrogée sur l’immigration en Europe, la jeune femme opposait à l’économiste la fin d’une mondialisation heureuse et le retour « du vieux monde ».

Eugénie Bastié. (©France TV)

Auteure à ses heures perdues, elle a écrit « Adieu Mademoiselle, la défaite des femmes », un pamphlet contre ce qu’elle appelle les « néo-féministes ». Elle leur reproche notamment de se lancer dans des luttes féministes purement symboliques portant sur la suppression du mademoiselle, sur la taxe tampon, ou d’être devenues des féministes « homosexualistes ». Allergique à la modernité, elle combat le triptyque satanique : théorie du genre, GPA, PMA. Moins tranchée sur l’avortement, elle cite Pasolini en affirmant qu’elle est contre l’avortement, qu’elle voit comme un homicide, mais qu’elle est pour sa légalisation, consciente des conséquences désastreuses qui peuvent résulter d’un avortement clandestin.

En matière d’économie, elle ne rentre pas dans les clous de la catho de droite pro-libérale à la Fillon. La jeune femme, anti-libérale, explique également que les stéréotypes du genre et le sexisme n’ont jamais été aussi importants qu’à l’ère du capitalisme. Pour elle, ce n’est pas tant le patriarcat qui renforce les inégalités entre les hommes et les femmes que le libéralisme économique. Loin d’être europhile, on décèle également chez elle une once de souverainiste. Ré-instauration des frontières, critique de l’Union européenne et de l’immigration actuelle qu’elle décrit comme un « drame humain », voilà de quoi sont matinés les tweets d’Eugénie Bastié.

Enfin, c’est sur la question du voile que sa réflexion peut étonner, la jeune catho paraît en effet plus nuancée que certains ayatollah de la laïcité à l’instar d’Elisabeth Badinter ou encore Manuel Valls. Elle développe l’idée que la stigmatisation du voile ne mènerait à rien de bon, si ce n’est à une radicalisation et une crispation des jeunes musulmanes. Selon elle, en stigmatisant trop le voile, on risque d’en faire un symbole trop répandu.

Gaultier Bès, le catho-écolo

27 ans, barbe rousse de trois jours : ce catho à la dégaine de « bobo-bouffeur de graines » est le rédacteur en chef d’une nouvelle revue réactionnaire : Limite. Ancien membre des Veilleurs, un rassemblement de jeunes issus de la Manif pour tous, ce jeune professeur de Lettres prône une écologie propre à l’Église : l’écologie intégrale. Véritables apôtres rousseauistes d’un état de nature perdu, ces catho-écolo rejoignent Eugénie Bastié sur les méfaits du capitalisme pour défendre l’environnement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette dernière s’occupe de la tribune politique de la revue. Conservateurs sur les valeurs, défenseurs de la décroissance et anti-capitaliste, ces jeunes conservateurs écolos font du concept la « Nature » leur philosophie de vie.

Gaultier Bes aux côté s de Marianne Durano, en juillet 2014. (Photo ©Vincent Moncorgé)

Le combat de Gaultier Bès est de défendre à la fois la nature ou la « maison commune », comme le décrit le Pape, en prônant la décroissance mais également le concept de « nature » au sein de la société en faisant barrage à tout progressisme et libéralisme sociétal. Mariage gay, avortement, contraception : loin d’être des sujets tabous pour la revue, ces sujets de société sont tous abordés dans un style « à la cool » sur la forme, mais fortement critiqués dans le fond.

Voilà la force de ces nouveaux réactionnaires, loin de représenter ces grenouilles de bénitier offusqués à la vue d’une épaule dénudée, ceux qui sont décrits comme des « bobo réacs » cassent tous les clichés surannés des vieux catho de droite. En utilisant un langage plus moderne et des répertoires d’action collectifs habituellement usités par les militants de gauche, ils touchent un auditoire plus jeune en perte de repères politiques et s’identifiant difficilement au sein du clivage gauche-droite traditionnel.

Des OVNI politiques, ni de droite, ni de gauche

Bastié et Bès sont, par ailleurs, les premiers à se considérer ni de droite, ni de gauche. Gaultier Bès déclare d’ailleurs ne pas arriver à se situer dans le clivage gauche-droite. Selon lui, aujourd’hui tout est brouillé, il faut clarifier et trouver de nouvelles oppositions. Si leur conservatisme sur les questions sociétales nous permet de les situer à droite de l’échiquier politique, économiquement ils sont loin de prôner des valeurs libérales comme peut le faire par exemple François Fillon.

Gaultier Bès est, en outre, soucieux de la question écologique et côtoie des écologistes de tous bords politiques, à commencer par des militants et cadres verts. EELV est pourtant considéré comme un parti de gauche qui défend tout ce que l’écolo réac exècre : mères porteuses et mariage gay. On se rend compte aujourd’hui qu’entre la gauche et la droite les digues idéologiques traditionnelles sautent. La mondialisation, le problème écologique ou encore le multilatéralisme ont clairement brouillé ce clivage.

Ainsi le clivage gauche-droite semble moins clair et pertinent, on emprunte un peu à gauche et un peu à droite à l’instar de Marine Le Pen ou d’Emmanuel Macron. La droite traditionnelle libérale et conservatrice est représentée par François Fillon et la gauche traditionnelle progressiste et soucieuse d’une justice sociale et écologique par Hamon et Mélenchon. Les projets présentés par les autres candidats sont plus complexes et paradoxaux. C’est le cas de cette nouvelle génération de réactionnaires qui représente une idéologie anti-libérale économiquement et culturellement sans pour autant soutenir celle qui se rapproche le plus de leur idéologie : Marine Le Pen.

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