Anne Nivat : « le journalisme est un métier qui touche à l’humain »

Anne Nivat est grande reporter et reporter de guerre indépendante. Son livre « Chienne de guerre : une femme reporter en Tchétchénie » a remporté en 2000 le prestigieux prix Alberts-Londres. En 2017, son nouvel ouvrage porte sur un terrain bien éloigné des zones de guerre, puisque c’est une enquête au cœur de la France elle-même. « En temps de guerre, l’espérance est la paix. Mais quand la paix règne depuis longtemps, où trouver l’espérance ? » écrit-elle dans l’avant-propos du livre. « Revenant de pays dévastés où, me levant le matin, je ne savais pas où je dormirai le soir, où une insécurité démesurée, mâtinée de violence totale était devenue la norme des rapports humains, je revenais en France, ce pays stable et paisible, pour constater qu’ici aussi on allait mal. »

C’est pour comprendre ce mal-être qu’elle a parcouru la France, à travers six villes, en dormant directement chez les habitants, connectée à leur réalité du quotidien et à leurs sentiments pour mieux leur donner la parole. Anne Nivat propose, au fil de cet ouvrage, une enquête d’une humanité devenue rare, ne s’embarrassant d’aucun préjugé tout en invitant ainsi les lecteurs et lectrices à faire de même. « Dans quelle France on vit » vient bousculer notre vision de la France, en nous en montrant des aspects que nous ne connaissions parfois tout simplement pas. En se faisant exploratrice de cette parole citoyenne oubliée et invisible, Anne Nivat nous transmet de véritables informations inédites qui se transforment finalement en une nouvelle connaissance de notre société. Elle prend tout le temps qu’il faut pour le faire avec bienveillance et minutie.

En allant à sa rencontre lors du salon Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, nous lui avons posé quelques questions afin de mieux comprendre son approche du journalisme et ce qui a motivé cette enquête. Entretien.

Vous êtes une habituée des reportages internationaux en zones de conflit. Pourquoi vous être tournée vers votre « voisinage » que sont les français ?

Parce que les êtres humains sont tous les mêmes. Il n’y a pas de différence entre un irakien, un syrien, un français, un afghan, on a tous les mêmes angoisses existentielles, sauf qu’on vit dans des systèmes politiques différents. Après avoir passé dix-sept ans à couvrir des conflits, et à revenir de ces conflits dans mon propre pays – la France, je me suis demandé si j’oserais justement m’intéresser justement à mes voisins français. Et le jeu en valait la chandelle ! J’ai découvert des français beaucoup moins stéréotypés qu’on ne le pense, avec une capacité étonnante à analyser la situation de leur propre pays, à savoir la France d’aujourd’hui.

Trouvez-vous que les grands médias français sous-estiment ces français « invisibles » ?

Je ne sais pas si on les sous-estime, mais en tout cas on ne va pas véritablement chercher leur parole. Moi je n’ai rien fais de véritablement original ou héroïque, j’ai tout simplement donner la parole à ceux qui ne l’ont pas vraiment et pas souvent. C’est ça le terrain, c’est aller chercher l’information. Elle ne tombe pas du ciel. Le montluçonais ou l’ébroïcien n’est pas souvent au micro des grands médias nationaux. Donc il faut aller sur place, et essayer de trouver une info qui met ce citoyen à l’honneur.

De nos jours, les journalistes ne sont pas toujours très aimés. Comment avez-vous été accueillie en allant à la rencontre de ces gens ?

J’ai été très bien accueillie ! Je ne me reconnais pas du tout dans la décrédibilisation médiatique. Elle existe, et je l’ai absolument senti, mais je dirais que les journalistes ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Il faut que les journalistes réfléchissent à pourquoi ils sont décrédibilisés, pourquoi on ne les croit plus, pourquoi on met leur parole en doute. C’est sûrement parce qu’il faut faire son travail différemment, avec plus de déontologie, d’éthique, en tenant compte de principes qui sont des principes de base. Il ne faut jamais oublier que le journalisme est un métier qui touche à l’humain… l’humain est l’essentiel et il est compliqué, on ne résout pas des équations mathématiques quand on écrit des articles.

Quel message auriez-vous envie de faire passer aux étudiant·e·s qui se préparent au journalisme ?

Garder les yeux ouverts. Avoir toujours les yeux ouverts. S’ils ont l’impression de ne pas avoir autant de curiosité qu’il faudrait en avoir, il ne faut même pas envisager de faire ce métier. C’est un métier de curiosité permanente, pour tous les sujets, et surtout d’oser aller dans le journalistiquement incorrect et le politiquement incorrect. Il ne faut jamais se satisfaire de ce qui relève de la production habituelle et classique, il s’agit de toujours aller chercher derrière l’info.


Dans quelle France on vit, Anne Nivat
Pluriel
Poche : 10,00€

La France. La connaît-t-on ? Comment la raconter ? Anne Nivat, reporter de guerre, familière des lointains conflits en terres irakienne, afghane ou tchétchène, porte pour la première fois son regard sur l’Hexagone. Pour cette immersion dans six villes de France, à l’heure où les journalistes sont parfois taxés d’arrogance, la reporter de terrain se place à hauteur de ces femmes et de ces hommes côtoyés durant des semaines, chez qui elle a vécu. À Évreux, Laon, Laval, Montluçon, Lons-le-Saunier, Ajaccio, tous lui ont confié leurs préoccupations, leurs projets, lui ont donné à voir leur vie. Qui sont ces Français « oubliés » que l’on accuse parfois de « mal voter » et qu’on ne va jamais rencontrer ?

mm

Marcus Dupont-Besnard

Reporter plurimédia, rédacteur en chef de WIDE.

Poster un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Laisser un commentaire

Abonnez-vous à notre mag

Entrez votre adresse e-mail ici pour recevoir une notification de nos nouvelles publications.

Publicité

Les publicités ne servent qu'à financer l'hébergement de notre site internet, WIDE étant réalisé par des étudiants bénévoles.

Suivez-nous

Rejoignez WIDE sur Facebook et sur Twitter.