Sophie Mousset raconte l’âme du Kurdistan

Le paysage montagneux paisible du Kurdistan est contrasté par une situation géopolitique conflictuelle qui ne se délite pas dans cette zone du monde. Un référendum d’indépendance, qui s’est tenu au Kurdistan irakien en septembre 2017, s’est soldé par  un « oui » à la très grande majorité, mais ce résultat n’a jamais été reconnu par Bagdad. Une décision de la Cour suprême irakienne a jugé le scrutin lui-même comme anticonstitutionnel. Plusieurs manifestations de protestation ont eu lieu depuis. Malgré ces enjeux politiques, le Kurdistan est aussi tout simplement un lieu de vie pour 20 et 22 millions de Kurdes, avec une culture et une âme commune. Sophie Mousset, femme de lettres et globe-trotteuse française, est spécialiste de cette région du monde. Chez Nevicata, elle a publié l’ouvrage « Kurdistan : poussière et vent », qui s’intéresse justement à cette culture kurde, à leur état d’esprit en tant qu’êtres humains. Elle nous explique sa démarche.

« Poussière et vent » est un genre particulier de récit de voyage. Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce livre ?

Je vais régulièrement au Kurdistan depuis 17 ans, principalement au Kurdistan d’Irak – je connais un peu le Kurdistan de Syrie mais surtout celui de l’époque de Saddam Hussein. La collection « L’âme des peuples » chez Nevicata n’est pas une collection de géopolitique, c’est une collection qui parle plutôt de la culture des peuples, de leur esprit, de la sociologie. C’est une collection appelée à durer, pas seulement ponctuelle. Dans ce livre, je parle donc assez peu de l’actualité des kurdes, si ce n’est dans une des interviews, avec Frédéric Tissot, ex-consul de France à Erbil, mais le reste du livre est plutôt basé sur leur culture, leur histoire, ce qui a fait leur caractère, leur humour, leur mythologie et leurs grandes figures historiques.

Qu’est-ce qui a guidé votre intérêt vers le Kurdistan ?

C’est un hasard. A l’époque, je travaillais avec le géopoliticien Gérard Chaliand, que j’accompagnais sur le terrain, et c’est comme ça que je me suis retrouvé au Kurdistan en l’an 2000. Comme j’avais un peu de temps libre, j’ai beaucoup circulé sur le terrain, je me suis fais des ami·e·s – surtout des femmes. Petit et à petit, je me suis fais prendre par l’amitié, le paysage, l’humour (les kurdes ont un humour féroce !), la culture, l’art de vivre. J’avais fais un livre sur l’Arménie auparavant, et ils n’arrêtaient pas de me taner sur « Quand est-ce que tu fais un livre sur nous ? », donc je l’ai fais ! (rires)

Le Kurdistan est un lieu peu connu, peu compris, en Occident. Puisque la collection s’appelle l’âme des peuples, quelle est selon vous l’âme du Kurdistan ?

Il faut relever que le Kurdistan n’est pas un pays, c’est une nation sans État distribuée sur quatre pays (Turquie, Iran, Syrie, Irak). C’est une nation qui a plusieurs langues et plusieurs religions. Donc ce qui fonde l’âme kurde, c’est le fait d’être kurde, la culture kurde. Je dirais que l’âme kurde, en plus de la culture, des légendes ou des contes, c’est en  priorité l’esprit de résistance à l’oppression.

Vous êtes féministe. Quelle est la place des femmes au Kurdistan ?

Leur place est plus libre que dans les zones alentours. Au Rojava (Kurdistan occidental, ndlr), les femmes combattent. Il y a une tradition de femmes guerrières au Kurdistan. Cela dit, c’est un peu mythe, car les kurdes se sont servis de cette image de femme libre pour ne pas avoir besoin d’en faire plus, pour ne pas avoir à approfondir le féminisme. Mais il y a des femmes au Kurdistan qui militent pour développer ce féminisme. Je travaille actuellement avec Nazand Begikhani, que j’interviewe d’ailleurs dans ce livre, et qui est une sociologue travaillant à l’Université de Bristol. Nous prévoyons un livre où on va étudier, à partir de la vie de sa mère – qui était une paysanne, jusqu’à elle – qui est une universitaire, l’évolution des femmes au Kurdistan, l’évolution de ce début de libération. Je dis bien « début », parce que nous-même on a déjà fort à faire.

Interview par Marcus Dupont-Besnard et Jeanne L’Heveder.


« Kurdistan : poussière et vent », Sophie Mousset, 96 pages
Éditions Nevicata, collection l’âme des peuples
9,00€

Les Kurdes sont loups et bergers. Leur sens de l’hospitalité n’a d’égal que leur caractère de montagnards trop souvent contraints par l’histoire de lutter pour leur liberté. Redoutable défi, donc, que ce petit livre publié à l’heure où le Kurdistan, dans l’ombre de la guerre qui ensanglante la Syrie et l’Irak, s’efforce d’offrir un destin à ce peuple éclaté entre plusieurs pays. Le Kurdistan est fait d’hommes et de femmes, de pierres, de poussière et de vent. Le soleil et le froid y marquent les corps et les âmes. Mais le Kurdistan n’est pas que tragédie. La danse et le goût de la fête font resurgir la sève des montagnes. Ce petit livre n’est pas un guide. C’est un décodeur. Il nous raconte, avec les mots de la passion et l’exigence de la vérité, cette société qui apprend aujourd’hui à s’ouvrir. Parce qu’on ne comprend pas le peuple kurde sans l’aimer. Et sans le regarder en face.

Abonnez-vous à notre mag

Entrez votre adresse e-mail ici pour recevoir une notification de nos nouvelles publications.

Publicité

Les publicités ne servent qu'à financer l'hébergement de notre site internet, WIDE étant réalisé par des étudiants bénévoles.

Suivez-nous

Rejoignez WIDE sur Facebook et sur Twitter.