Interview • Pierre-Henri Gouyon, spécialiste de l’évolution : le vivant n’est pas que de la matière

Pierre-Henri Gouyon. (Photo © PHILIPPE QUAISSE/PASCOANDCO)

PPierre-Henri Gouyon est un biologiste français réputé en tant que spécialiste en sciences de l’évolution, notamment via des thèmes comme la génétique, la biodiversité, ou encore l’écologie. Il aime questionner les rapports entre les sciences et la société, avec une approche très philosophique et éthique. Il est l’auteur d’ouvrages tels que « Les avatars du gène », « Le fil de la vie : la face immatérielle du vivant » ou « Fabriquer le Vivant ». Dans cet entretien, en partenariat avec l’émission de radio Eurêka, Pierre-Henri Gouyon nous explique pourquoi les procédés destinés  à créer des êtres humains « nouveaux » est un danger, ou encore pourquoi selon lui il faut regarder les êtres vivants aussi en termes d’informations et non plus seulement en termes de matière.

Pourquoi vous vous intéressez à la thématique du « vivant » ?

C’est difficile de ne pas s’y intéresser quand on est soi-même un être vivant. Quand on réfléchit au monde et à soi-même, on se rend compte qu’il y a des êtres vivants, et que c’est quand même un drôle de truc ! Au départ, on prenait comme une preuve d’existence de Dieu que les êtres vivants semblent être des structures finalisées,  qui disposent d’organes aussi extraordinaires qu’un oeil ou qu’un foie, capables de voir ou de réguler la physiologie de l’organisme. Alors, comment tout ça a pu se faire ? Jusqu’à 1859, au fond, on n’avait pas d’autre réponse que la réponse religieuse. C’est seulement au milieu du XIXe que Darwin, en proposant la théorie de la sélection naturelle, donne une explication de comment a pu apparaitre et se développer un système qui produisait progressivement des êtres vivants de plus en plus adaptés à leur environnement, de plus en plus capables de percevoir cet environnement et d’y réagir.

Il y a quelque chose d’un peu extraordinaire à voir ce mécanisme qui a l’air tout bête : il y a une hérédité et des variations. Les individus ne sont pas tous pareils car l’hérédité produit cette variation. L’ADN peut muter, donc ça fabrique des tas de variations. Parmi elles, certaines vont bien marcher dans l’environnement tel qu’il est, donc on va les retrouver de plus en plus. D’autres ne vont pas marcher et être éliminées, et on recommence sur quelques milliards d’années. A la fin, on obtient les êtres vivants que l’on voit aujourd’hui, avec d’une part leur diversité incroyable, et d’autre part leurs limites et aptitudes tout aussi incroyables. Je trouve que c’est assez extraordinaire de réfléchir au processus qui a produit cette diversité et ces adaptations.

Dans « Les Avatars du gène » ou « Fabriquer le vivant », vous parlez de l’eugénisme, de la façon dont les sciences veulent maitriser le vivant. Quelle est votre approche vis-à-vis de cette volonté de fabrication du vivant ?

« Les Avatars du gène », c’est un livre dans lequel on essaye d’expliquer comment on en est arrivé à l’idée que les organismes sont en quelque sorte des artifices inventés par les gènes pour se reproduire. J’en profite en effet pour parler des questions sociales qui se sont posées, car une fois qu’on avait compris ça, on s’est dit qu’on pouvait sélectionner nous-mêmes les humains tels qu’ils nous plaisaient et lancer l’eugénisme.

Dans ce livre-là on est surtout sur l’aspect scientifique de la question. Par contre dans « Fabriquer le vivant », que j’ai écris avec Miguel Benasayag, qui est un philosophe et un ancien résistant de la période de dictature argentine, on est vraiment sur la question de comment résister à certaines folies technologiques, qui essayent aujourd’hui de prendre en main le vivant et de se l’approprier, que ce soit d’ailleurs l’appropriation des plantes cultivées par le brevetage des gènes, ou que ce soit l’appropriation des éléments du corps avec le vivant comme marchandise. Cela pose des questions aux biologistes et aux philosophes, on peut se demander quelle société on a envie de mettre en œuvre, et donc comment faire pour que les connaissances telles qu’elles sont développées n’aboutissent pas à une aliénation des êtres vivants en général et des êtres humains en particulier.

Est-ce que on file justement tout droit vers cette aliénation, notamment avec les théories eugénistes ou encore transhumanistes ?

L’eugénisme est un mouvement qui a commencé sur la fin du XIXe, mais qui a pris de l’ampleur avec la découverte de la génétique au début du XXe, et qui a connu une sorte d’apogée avec le nazisme – cette recherche d’une « race pure ». Chez les humains, cela a donné les excès qu’on connait, faisant que l’on a finit par arrêter, avec Nuremberg. Malheureusement, sur les plantes et les animaux domestiques, il n’y a pas de Nuremberg et on continue. L’homogénéisation effroyable des êtres vivants non-humains est toujours en cours. Donc de ce point de vue là, on est en train d’y aller.

Ça, c’est dans le monde occidental, qui a tout appuyé sur les aspects biologiques et génétiques. De l’autre côté du rideau de fer, où on a rejeté la génétique (les généticiens soviétiques ont été mis au goulag) parce qu’elle était considérée comme une science bourgeoise réactionnaire, on a pourtant aussi cherché à créer un « Homme nouveau ». L’Homme nouveau des eugénistes et des nazis était un Homme nouveau biologique ; l’Homme nouveau de l’URSS était un Homme transformé par la société, avec la religion prolétarienne qui était censée créer les conditions de l’émergence de cet Homme nouveau. Dans les deux cas cela a donné des catastrophes, donc je suis très inquiet à propos des gens qui nous disent qu’ils vont créer un Homme nouveau, car pour le moment à chaque fois qu’on essayé de faire ça cela ne s’est pas bien passé. Donc je ne suis pas très rassuré non plus par ce que nous préparent les transhumanistes.

Vous avez écrit le livre « Le Fil de la vie : La face immatérielle du vivant » : est-ce important selon vous, dans la société ultra technologique et scientifique du XXIe siècle, que de mettre en avant le côté immatériel du vivant ?

L’idée, pour nous [avec Cédric Gaucherel, Jean-Louis Dessalles, co-auteurs], c’était d’introduire les gens au concept d’information. L’information est un drôle de truc, ce n’est pas matériel, bien que ce soit porté par de la matière. Si je vous parle d’un livre, et que vous me demandez comment il est, je pourrais vous répondre qu’il pèse 150g, mais en général vous demandez plutôt quelque chose sur le contenu informationnel. La matière qui porte l’information, et l’information elle-même, ce n’est pas la même chose. C’est ça qu’on a essayé de montrer : ce qu’il se passe si je regarde le vivant non plus en termes de matière et de flux de matière et d’énergie, comme un physiologiste, mais en termes de transfert d’informations, comme un généticien ou un linguiste.

Les êtres vivants sont des machines à produire de l’information, à la reproduire, à la lire, à l’interpréter, à en faire des actions. Une recette de tarte aux pommes ne fabrique pas de tarte aux pommes : il faut quelque chose pour lire la recette – le cuisinier, et cela se fera dans un environnement donné. Donc à chaque fois, il y a trois composantes : le message ; le lecteur ; l’environnement. Pour les gènes, c’est la même chose : une recette écrite sur l’ADN ; un lecteur qu’est l’organisme qui lit les gènes ; et un environnement car tout être vivant est le produit de l’interaction entre ce message et cet environnement. Regarder le vivant en termes d’informations et non plus seulement en termes de matière, cela change notre vision de ce qu’est un être vivant.

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Marcus Dupont-Besnard

Reporter plurimédia, rédacteur en chef de WIDE.

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  • vous faite erreur, évidement qu’une recette ne fait pas de tarte, cependant qui vous a dit que ce que vous appelez tarte en était bien une ? Votre biais conceptuel viens du fait que vous vous persuadé que les mots, la sémantique, décrit absolument le « réel », alors qu’elle ne sert qu’un pragmatisme intersubjectif, il n’y a jamais eu de tarte, mais seulement votre interprétation de la tarte inclue dans un univers dans sa démesure probablement inintelligible, votre vision anthropocentriste limité et votre envie instinctive (peur ? réconfort ?) de connaitre votre environnement éclipse une meilleure vision des choses, nous ne savons rien de la nature du réel est aucune science n’a a vocation d’y apporter de réponses, seulement d’y voir plus clair, et c’est déjà pas mal.

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