« A voté » : Isaac Asimov dénonçait dès 1955 la démocratie des sondages et des experts

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IIsaac Asimov est l’un des auteurs de science-fiction les plus prolifiques du XXe siècle, mais il est aussi reconnu comme l’un des plus visionnaires. Connu principalement pour ses cycles des « Robots » et de « Fondation », ses nombreuses nouvelles abordent très souvent la société, sur un ton particulièrement critique bien qu’enrobé de formidables mésaventures. Certaines d’entre elles peuvent aujourd’hui encore être pertinentes, et c’est notamment le fait d’une nouvelle qui est en rapport direct avec un phénomène tout spécifiquement d’actualité.

Le 45e président des Etats-Unis, Donald Trump, a été élu alors même que la plupart des sondages estimaient cette possibilité quasi inenvisageable, et donnaient plutôt gagnante sa rivale, Hillary Clinton, avec 70 à 99 % de chances. Les sondages ont été mis en échec au même titre que toutes les analyses et tous les experts qui pensaient pouvoir comprendre les États-Unis en se basant sur des échantillons vraisemblablement déconnectés d’une toute autre réalité. Les sondages avaient aussi prédit que le Brexit ne surviendrait pas. Et puis, en France, ce n’est pas la peine de préciser à quel point les sondages étaient loin du compte lors des primaires.

En période de campagne électorale pour la Présidentielle 2017, on ne peut pourtant pas se réveiller un lundi matin sans entendre parler du dernier sondage qui nous prédit, par exemple, un second tour Le Pen-Macron. Ces sondages seront ensuite analysés par des experts dont la principale légitimité est d’être… experts.

En bref, les sondages et les experts sont partout, et ils savent. Ils savent pourquoi moi, étudiant en science politique provenant de la classe moyenne, tel sera mon vote. Ils savent pourquoi mon ami habitant en ville à Marseille votera pour tel candidat et pourquoi ma tante habitant dans la campagne normande votera pour tel autre candidat. Finalement, on peut se demander à quoi bon aller voter, puisque tous ces experts connaissent par avance nos votes du fait des sondages, et sont même capables de nous expliquer pourquoi nous avons tort ou raison dans ce choix.

En théorie, ce n’est pas bien méchant et s’inquiéter du problème semble dénué d’intérêt politique. Mais essayons quand même de se poser une petite question : que se passerait-il si cette irritante « loi des sondages » était poussée à son paroxysme ? Pour répondre, il faut se plonger dans la tant prédictive bibliothèque de l’Anticipation, et ressortir l’une des nouvelles les plus dystopiques écrites par Isaac Asimov : « Le votant », publiée en 1955. Cette nouvelle a d’ailleurs été republiée à la rentrée 2016 sous le titre « A voté ».

Une démocratie avec un seul électeur

Isaac Asimov reprend comme base son traditionnel Multivac, un ordinateur surpuissant dont l’Humanité est devenue dépendante à diverses strates de la société. Dans ce futur plus ou moins proche, c’est cette intelligence artificielle qui détermine la conduite de la politique puisque c’est elle qui va choisir tous les élus, y compris le Président. Mais toujours au sein d’une sorte de démocratie similaire à la nôtre.

Plus clairement, l’ordinateur en question va désigner un électeur qui sera le facteur déterminant du sort de l’élection. C’est bel et bien ce seul électeur qui va être l’unique « votant » pour représenter l’intégralité du peuple.

Multivac, en faisant une analyse globale des profils sociologiques et psychologiques des individus qui composent la société, choisit pour chaque élection l’individu qu’il déduit comme étant le plus représentatif. Une fois qu’il est choisi, ce votant se retrouve isolé du monde pendant quelques jours par l’armée – afin qu’il ne subisse aucune « influence extérieure » – avant d’être enfin mis en liaison avec l’ordinateur Multivac. La suite de l’élection est encore plus folle.

Dans la nouvelle, juste avant l’élection un fonctionnaire explique les choses ainsi à ce fameux votant :

« Multivac possède déjà la plupart des renseignements dont elle a besoin pour régler les élections (…) Il ne lui reste plus qu’à contrôler certaines attitudes d’esprit impondérables, et c’est vous qu’elle utilisera à cette fin. »

L’ordinateur va poser à l’électeur une série de questions sur ses envies, ses craintes, ses impressions, bref sur tout et n’importe quoi, du prix des œufs au traitement des déchets. Pendant que le votant répond, Multivac analyse sa tension artérielle, les pulsations de son cœur, les ondes de son cerveau.

Une fois toutes ces informations récoltées, Multivac va désigner le Président concordant le plus à l’état d’esprit majoritaire qu’il aura sondé à travers la société et l’unique votant.

Dénoncer la démocratie sondagière

Par cette petite histoire au processus démocratique terrifiant, Isaac Asimov pointe du doigt la démocratie sondagière et l’absurdité de l’importance considérable qu’avaient déjà commencé à prendre en 1955 les enquêtes d’opinion autant que les experts.

Les sondages ont été originellement créés pour être un outil de compréhension d’un état d’esprit prédominant dans un contexte sociétal donné. Dans la prospective de « A voté », ils sont devenus une source d’autorité, puisqu’ils déterminent du début à la fin le sort de l’élection. La souveraineté du peuple est donc ici déplacée dans le sondage. Et l’« expert », qui est en l’occurrence assimilé à l’intelligence artificielle dans la nouvelle, est proclamé comme sachant mieux que les individus eux-mêmes quel est le vote qui leur incombe. Par un glissement anticipatif, une extrapolation de notre réalité, sondages et experts deviennent donc les causes d’une véritable dystopie électorale.

La confiance aveugle que l’on confie en ces sondages n’est pas laissée de côté par Asimov. Le personnage principal, cet individu « ordinaire » qui se retrouve désigné votant, est dans un premier temps tout à fait réticent. L’électeur de l’année se retrouve en effet systématiquement sous les feux médiatiques et, qui plus est, si le Président fait un mauvais mandat c’est en règle générale à ce votant que l’on va tout reprocher. Mais une fois son « devoir » accompli, le personnage ressent une vague de patriotisme, et se dit fière d’avoir été la personnification du peuple américain. Oui, après-tout grâce à lui les « citoyens souverains [ont] exercé une fois de plus, librement et sans contraintes, leur droit électoral. » Une phrase par laquelle Asimov clôt sa nouvelle, dans une ironie cinglante.

L’anticipation, en extrapolant des faits actuels, cherche toujours à imaginer les dérives possibles de notre monde, même les dérives potentielles que l’on voit le moins. Cette nouvelle écrite par Asimov en 1955 résonne comme si elle avait pu être écrite aujourd’hui. La redécouvrir est un bon moyen de tirer la sonnette d’alarme sur la nécessité de prendre du recul sur la démocratie sondagière qui, lorsqu’elle va trop loin, génère une image « scientifique » de la population parfois terriblement éloignée de la réalité, tout aussi éloignée de la réalité que pourrait l’être… un ordinateur. Et cela dépossède de plus en plus les individus de leur citoyenneté.

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Isaac Asimov is one of the most prolific science fiction writers of the twentieth century, but he is also recognized as one of the most visionary. Known mainly for its cycles of « Robots » and « Foundation », its many news often approach the company, in a particularly critical tone although embedded with formidable mishaps. Some of them may still be relevant today, and this is particularly the case with news that is directly related to a phenomenon that is specifically topical.

The 45th President of the United States, Donald Trump, was elected at a time when most of the polls considered this possibility almost unthinkable, and rather won his rival, Hillary Clinton, with 70 to 99% chances. The surveys were defeated in the same way as all the analyzes and all the experts who thought they could understand the United States on the basis of samples that were probably disconnected from a completely different reality. The polls also predicted that the Brexit would not occur. And then, in France, it is not worth specifying to what extent the polls were far from the account at the primary level.

During an election campaign for the 2017 presidential election, we can not wake up on a Monday morning without hearing about the latest poll that predicts us, for example, a second round Le Pen-Macron. These surveys will then be analyzed by experts whose main legitimacy is to be … experts.

In short, surveys and experts are everywhere, and they know. They know why I, a political science student from the middle class, will be my vote. They know why my friend living in town in Marseille will vote for such a candidate and why my aunt living in the Normandy countryside will vote for another candidate. Finally, one might ask what is the point of going to vote, since all these experts know our votes in advance because of the polls, and are even able to explain why we are wrong or right in this choice.

In theory, this is not very bad and worrying about the problem seems devoid of political interest. But let us try to ask ourselves a little question: what would happen if this irritating « law of the polls » was pushed to its paroxysm? To answer, we must dive into the predictive library of Anticipation, and bring out one of the most dystopian novels written by Isaac Asimov: « The voter », published in 1955. This news has been republished in The beginning of 2016 under the title « Voted ».

A Democracy with a Single Elector

Isaac Asimov uses his traditional Multivac, a powerful computer whose humanity has become dependent on various strata of society. In this more or less proximate future, it is this artificial intelligence that determines the conduct of politics since it is she who will choose all the elected representatives, including the President. But still within a kind of democracy similar to ours.

More clearly, the computer in question will designate a voter who will be the determining factor in the fate of the election. It is indeed this only voter who is going to be the unique « voter » to represent the entirety of the people.

Multivac, by making a global analysis of the sociological and psychological profiles of the individuals composing society, chooses for each election the individual he deduces as being the most representative. Once chosen, the voter finds himself isolated from the world for a few days by the army – so that he does not suffer any « outside influence » – before finally being connected with the Multivac computer. The continuation of the election is even more crazy.

In the news, just before the election an official explains things thus to this famous voter:

« Multivac already has most of the information she needs to settle the elections … All she has to do now is to control some imponderable mind-sets, and you’ll use it for that purpose.« 

The computer will ask the voter a series of questions about his cravings, his fears, his impressions, in brief about everything and everything, from the price of eggs to the waste treatment. As the voter responds, Multivac analyzes his blood pressure, the pulsations of his heart, the waves of his brain.

Once all this information is gathered, Multivac will nominate the President most consistent with the majority state of mind that he will have sounded through the company and the sole voter.

Reporting the Democracy of surveys

In this brief history of the terrifying democratic process, Isaac Asimov points to the question of democracy and the absurdity of the considerable importance that public opinion surveys and experts had already begun in 1955.

Polls were originally created to be a tool for understanding a predominant mindset in a given societal context. In the prospective of « Voted », they have become a source of authority, since they determine from start to finish the fate of the election. So the sovereignty of the people is here displaced in the poll. And the « expert », who is in this case assimilated to artificial intelligence in the new, is proclaimed as knowing better than the individuals themselves what their vote is. By an anticipatory slippage, an extrapolation of our reality, surveys and experts become the causes of a true electoral dystopia.

The blind confidence entrusted in these polls is not left out by Asimov. The main character, this « ordinary » individual who finds himself designated as a voter, is initially quite reluctant. The voter of the year is in fact systematically under the media light and, moreover, if the President makes a bad mandate it is generally to this voter that we will blame everything. But once his « duty » is fulfilled, the character feels a wave of patriotism, and is proud to have been the personification of the American people. Yes, after all, thanks to him, the sovereign citizens have once more exercised their electoral rights freely and without constraints. A sentence by which Asimov closes his news, in a scathing irony.

Anticipating, by extrapolating from current facts, always seeks to imagine the possible drifts of our world, even the potential drifts that we see the least. This news written by Asimov in 1955 resounds as if it could have been written today. Rediscovering it is a good way to sound the alarm on the need to take a step back on the democracy of the poll, which, when it goes too far, generates a « scientific » image of the population, sometimes terribly distant from reality. As distant from reality as could be … a computer. And this dispossesses more and more the individuals of their citizenship.

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