Chronique • L’horreur en Syrie : la liberté ne verra pas encore le soleil

Alep February 14, 2014. © REUTERS/Hosam Katan
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L’avez-vous vu ?
Il portait son enfant dans ses bras
Et il avançait d’un pas magistral
La tête haute le dos droit.
Comme l’enfant aurait été heureux et fier
D’être ainsi porté dans les bras de son père
Si seulement il avait été vivant.
– Maram Al Masri

IIl était minuit et la terre s’écoulait pour un monde. Celui de la Syrie, un pays, des écoles, des foyers, des hôpitaux, des commerces et des vies, devenus un terrain de jeu diplomatique. Et ils sont 14.700 enfants tués depuis 2011 en Syrie selon l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme. Les mots de la poète syrienne Maram Al Masri, découverts dans le journal La Croix en 2013, frappent les tympans à la lecture. Ils me sont revenus comme une évidence, au moment d’écrire ce billet.

Il est difficile d’écrire sur l’horreur lorsque celle-ci est officiellement décriée sous une pluie de chroniques et d’articles, de dessins et de photos. Des témoignages, des bruits sans fin, des cris, des larmes, des prières. Comment écrire sur l’horreur lorsque cette dernière est programmée à notre quotidien, qu’elle s’accroche à nos écrans, qu’elle se propage en gros titres dans les journaux ? Que dire, que faire ? Que penser, qu’imaginer ? Heureusement pour nous, la télévision peut s’éteindre, le journal peut se refermer, quitte à brûler dans la cheminée ou finir sa journée à la poubelle.

Avoir de l’humour dans ces circonstances est une preuve de vie mais aussi de courage. Mais certaines plumes restent éteintes pour laisser couler l’encre, copie de nos larmes et pilier de notre impuissance. Alors on se tourne vers nos politiques, les boucs émissaires de nos pulsions éphémères. Parce que c’était loin, parce que c’était bruyant, parce que la politique c’est une affaire d’Etat et non de peuple, parce que la diplomatie ne rime pas avec humanité mais avec soucis, sursis, survie, compromis et tente une cabriole avec Vladimir. Une histoire de grande personne en somme.

Ces personnalités politiques qui prennent la mine atterrée et solennelle pour marquer leur compassion mais aussi leur impuissance. Prouvant par la même occasion qu’ils ne sont que des hommes, que leur prestigieux grade tant convoité de chef politique ne résout rien, si ce n’est que d’augmenter les tensions diplomatiques et de miser sur les compromis pour satisfaire et apaiser son voisin. Mais cette ascension sociale n’est pas sans rappeler que sous la décoration, se cache aussi leur responsabilité envers un peuple, des civils comme vous et moi, qui ne demandent qu’à combler leur quotidien de choses simples, de routines, d’ennuis et de projets, de métiers, de rires et de croyances, d’espoirs et de retrouvailles, de rencontres, de soirées, de folies. De vie tout simplement.

Est ce qu’en posant ses cartes sur table, Bachar Al-Assad a pensé à son peuple ? Il vous dira que oui. Et peut être que je me trompe. Qui suis-je, pour parler d’une ville, d’un pays, d’un homme que je n’ai jamais rencontré, dont je n’ai jamais foulé le sol ? Dont leurs existences me semblent lointaines et insondables, proches et terrifiantes à la fois, m’obsèdent un instant et disparaissent au moment d’enfourcher mon vélo pour partir travailler.

Le vélo, ce formidable engin qui me permet d’arriver plus vite chez moi, chez un ami, éviter d’arriver en retard au travail, en cours. J’aime cette vitesse, qui caractérise si bien nos trains de vie, nos pensées et nos gestes. Mais en pédalant dans la ville, je me souviens de ces enfants au camp de Grande-Synthe, de leurs rires pendant qu’ils pédalaient à toute vitesse dans le camp, pleurant lorsque le vélo était cassé ou piqué par son copain lors d’un moment d’inattention. Des enfants qui débarquaient de Syrie, mais aussi d’Iran, d’Afghanistan, de Turquie, d’Irak. Des enfants qui ne sont pas encore tombés mais qui sont les premières victimes de cette absurdité.

Dans le camp de migrants de la Linière, à Grande-Synthe, le 26 mai 2016 © O. Aballain 20 Minutes

Un enfant, ça pleure, c’est vrai. L’enfant prend de la place, il crie, exaspère, fatigue, fait des bêtises, n’écoute pas toujours ce qu’on lui dit, se casse la figure, s’égratigne un peu avant de se relever et d’enfourcher son vélo. Mais un enfant vit de toutes ses forces. Un enfant apprend, marche, rit, mange, joue, taquine, pleure, court et grandit sous le regard de ses parents. Un enfant, c’est un souffle de liberté. Mais un enfant ne tombe pas sous les bombes, à l’école, à l’hôpital, dans une aire de jeux, dans son lit, à la maison, dans le jardin, dans la voiture. Un enfant ne doit jamais mourir. Mais Alep croule sous les bombes et ses enfants se meurent. A Damas, à Homs et ailleurs en Syrie. Et le quotidien en fait une normalité.

Et nous ne pouvons que contempler ces petits corps sans vie dans les décombres. Sur ces plages, sur ces chemins européens, contre ces murs, dans ces bateaux. Un spectacle à gueule ouverte où plus personne ne peut rien faire. Si ce n’est qu’oublier ces enfants, ces visages déchirés par la fatigue, en lambeaux comme ce drapeau délavé, accroché maladroitement à une des cabanes de Grande-Synthe, dansant faiblement sous la brise matinale.

Vous souviendrez-vous de cet homme ? De ce père transportant son enfant mort dans les bras ? Tête haute et regard vide, visage d’un pays, marqué par l’absurdité si bien dénoncé dans la bouche des enfants, de ceux qui tombent toujours les premiers sans avoir vécu une once de vie digne. De ceux qui s’écroulent contre nos murs européens, qui perdent leur place au rang d’êtres humains mais gardent cette rage de vivre, cette force qui nous fait si peur, nous qui pensions avoir perdu cette foi en la Vie.

Que ferions-nous à leur place ? Pour ceux, qui n’ont pas encore perdu quelqu’un sous les balles ? Pour ceux où les routes de l’exil ne sont destinées que pour les autres ? Vous vous souvenez ? De ce père qui portait son enfant dans les bras, la tête haute et le regard vide, vide d’avoir perdu la chaire de sa chaire, d’avoir perdu sa vie entière à crier contre l’absurdité ? Vous souviendrez vous de cet homme et de son enfant dans les bras, vaincu par la mort de cette vie et non par la guerre ?

Allez, juste une dernière fois avant de refermer le journal, parce que les mots ne laisse pas la même cicatrice que les balles. Parce que la liberté ne verra pas encore le soleil ce matin.

L’avez-vous vu ?
Il portait son enfant dans ses bras
Et il avançait d’un pas magistral
La tête haute le dos droit.
Comme l’enfant aurait été heureux et fier
D’être ainsi porté dans les bras de son père
Si seulement il avait été vivant.
Maram Al Masri

[:en]L’avez-vous vu ?
Il portait son enfant dans ses bras
Et il avançait d’un pas magistral
La tête haute le dos droit.
Comme l’enfant aurait été heureux et fier
D’être ainsi porté dans les bras de son père
Si seulement il avait été vivant.

Les mots de la poète syrienne Maram Al Masri, frappe nos tympans, nous ordonne à lever les yeux de nos écrans pour comprendre ce qu’il se passe.
Ce qui se passe ailleurs, là où des enfants tombent. Des enfants sont aussi tombés en France, mais aussi ailleurs. Alep croule sous les bombes et ses enfants se meurent. Et nous, face à nos écrans, que faire, que croire, que regarder exactement, si cen’est ces ruines qui s’éffondrent de plus belle,[:]

Louise Pillais

Rédactrice pour plusieurs web magazines (Yegg, Breizh Femmes, Worldzine, Alchimy...), j'aime raconter les oubliés de l'actualité, poser les mots sur ce qui gêne, détruit, hante. Également ancienne étudiante en histoire, novice en science politique et rêvant d'aller griffonner prochainement sa plume au Canada. Et peut être un de ces jours, trouver le temps de faire enfin un peu de radio entre deux chocolats chauds et six articles.

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