Chronique • 122 tenues, symbole d’une violence dramatiquement banale

Exposition Place de la Mairie à Rennes © Louise Pillais
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J’J’avais ce sentiment d’être dans un cimetière. Les robes dansaient avec le vent, se jouant des remarques parfois terribles des passants, certains âgés entre 12 et 15 ans. Et puis ce silence, interminable, insoutenable, oppressant. Et au milieu, survivante de ce drame, je me laissais bercer par ces robes, ces pantalons, ces gilets sans forme que j’affectionnais tant un jour.

C’est un cimetière d’ombres qui n’en finissait pas ce 26 novembre 2016 sur la Place de la Mairie à Rennes : 122 tenues de femmes, mises en lumière par les associations du Planning Familial 35 et le Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles 35. Une prière déguisée pour ces mères, ces jeunes femmes, ces jeunes filles, ces inconnues disparues que pourtant nous connaissons toutes. Parce qu’elles ont été nos mères, nos sœurs, nos amies, nos voisines, nos collègues, nos camarades de classe. La mère d’un ami, d’un voisin, la sœur, la cousine ; la collègue d’une connaissance. Parce que le silence a un prix, celui de 122 femmes tuées sous les coups de leurs hommes en 2015 en France. Et 36 enfants les ont accompagnés dans ce silence agonisant d’un pays qui ne semble pas assumer cette face cachée.

J’ai passé un long moment au milieu de ces femmes, à prendre en photo quelques tenues, simples, de travail, des robes de soirée, d’été, et un short aussi. D’autres tenues me faisaient penser à des cachettes pour le corps de la femme. Cacher son corps, cacher ses bleus que la société ne saurait voir.

Durant mon travail d’observation, un homme que je ne connaissais absolument pas est arrivé derrière moi par surprise, m’a pris par les épaules violemment et a crié « BOUH ». Je suis restée de marbre, lui lançant un regard noir qui l’a dissuadé de faire autre chose. Il a quand même dit « ah ça n’a pas marché. »

Qu’est ce qui n’a pas marché ? De me faire sursauter comme une folle, de me faire crier de peur devant tout le monde, sur une place bondée de passants ? Parce que c’est amusant ? Pour prouver que les filles sont de vraies criardes, et je ne sais plus. Je ne comprends pas. Je ne veux pas comprendre. Juste constater que certains se permettent de venir emmerder une femme parce qu’elle est seule, assise sur un banc, avec son carnet en train de regarder la foule. Mais parce que techniquement, je travaillais j’observais, je prenais des notes, je…. dois-je me justifier ? Le bougre est déjà trop loin pour m’entendre.

Et il racontera à ses copains comment il a essayé de faire peur à cette fille qu’il avait trouvé jolie ou moche, perdue dans ses pensées et à qui il a décidé de faire une mauvaise blague. Ses potes riront très certainement. Et ils passeront à autre chose. Mais pas cette fille justement. Parce que je me souviendrais de ton visage, de ta pression sur mes bras, de ta voix, de ta mauvaise audace, commise devant ces tenues de femmes.

Vous pourrez me dire « Oh ça va, y’a pire ! » Et je vous dirais, oui il y a pire, je sais, sachez que je suis plutôt bien placée pour le savoir. Mais non, pourtant ce n’est pas rien. Car je sais que cette personne tentera le coup avec une autre, et ses potes pourront faire de même, parce que cela semble être une bonne idée pour aborder une inconnue. Et puis, c’est toujours drôle de faire peur à quelqu’un. Je dois vous avouer que j’aime bien faire ça aussi, mais avec des amis, ma famille, mon amoureux. Mais pas dans la rue, à la sauvette, avec un inconnu.

Alors peut être que parmi ses copains, il y en aura qui ne rira pas. Qui osera même lui dire que ce n’est pas drôle, et lui posera cette fameuse question « Pourquoi tu lui as fait ça ? »

Oui, pourquoi ? Pourquoi tu veux lui faire peur ? Pourquoi tu insistes ? Pourquoi tu ne veux pas comprendre son « non »? Pourquoi tu continues alors qu’elle regarde le plafond, éteinte de désir et d’envie, ou les yeux fermés à s’en rendre aveugle ? Pourquoi tu continues alors qu’elle pleure, qu’elle crie peut être, ou qu’elle tente de te repousser avec le peu de forces qu’il lui reste ? Pourquoi tu ne supportes pas son regard noir, celui qu’elle te lance plein de colère et de mépris à ton égard parce que tu l’as insulté, bousculé, cogné, violé ou tout à la fois ? Pourquoi tu lèves encore la main sur elle pour qu’elle baisse la seule dignité, le seul moyen d’expression qui lui reste face à ta bêtise ?

Exposition de la place de la Mairie à Rennes © Louise Pillais

Les tenues de ces 122 femmes victimes de violences conjugales se laissent porter par le vent, près d’un manège où les enfants s’accrochent pleins de vie à leurs chevaux et motos. A la mairie de Rennes en face de l’exposition, un mariage est célébré en grande pompe. Ils sont beaux, heureux, amoureux. Le cynisme du décor prend aux tripes et il faut que je m’éloigne. Je ne peux m’empêcher d’agrandir mon pull déjà si grand, de m’enfouir dans mon cache nez, disparaissant encore plus, quitte à me prendre un panneau avec écrit STOP dessus. Car c’est exactement ce que mon corps, mon esprit hurlent à pleins poumons au fond de moi. STOP. Le message me fait sourire malgré ma bosse naissante. Et mes bras me piquent encore un peu.

Notre sourire n’est pas une invitation. Notre regard n’est pas une invitation. Notre corps caché ou mis en valeur à travers des jupes et des robes n’est pas non plus une invitation. Parce qu’on s’habille pour soi, pour soutenir son regard dans la glace le matin. Parce que nous aimons cette jupe, cette robe, ces talons. Et puis, et puis, parce que… nous sommes libres de se comporter comme nous l’entendons, de s’habiller sans arrière pensée, de se maquiller, de rire trop fort, de sourire pour rien, de danser, de vivre sans chercher à séduire.

Fatigue soudain. Lassitude aussi, je ressens de nouveau un grand vide. Il y a tant de choses à faire, tellement de choses à expliquer.

Je suis restée presque 2h30 au milieu de ce cimetière, au milieu de ces fantômes. Beaucoup critique le féminisme, parle de renversement de pouvoir, d’orientation sexuelle, d’un mouvement anti-hommes et j’en passe. STOP. Parce que, une fois au milieu de ces robes, comment ne pas l’être ?

Est ce normal d’insister lorsque c’est non ? Est ce normal de faire peur ? D’en rire ? D’aimer dans la violence ? Le féminisme commence par là. Par une colère qui naît d’une injustice. Et la colère peut animer mes mots comme elle peut aussi les guider pour témoigner des maux de notre époque, de notre société.

Et je vous invite, les hommes, à modifier votre regard. Parce que vous êtes aussi concernés. Parce que vous aussi vous pouvez vous retrouver de l’autre côté du miroir. En tant que témoin mais aussi en tant que victime. Parce qu’en 2015, 14 hommes sont aussi morts sous les coups de leurs femmes. Parce que la violence à un visage que l’on ne veut pas forcément regarder en face, parce que la violence envers un NON ne devrait plus être aujourd’hui en 2017 une normalité, parce que nous sommes la génération qui marque un tournant dans les mentalités, parce que nous sommes libres, parce que la vie ne se règle pas par les coups et les injures, parce qu’il nous est demandé de vivre en toute égalité, parce que nous sommes tous concernés. Ne laissons pas les portes se refermer après tant de combats menés par nos anciens. Il temps d’agir. TOUS.

[:en]Tu raconteras à tes copains comment tu avais essayé de faire peur à cette fille que tu avais trouvé jolie ou moche, perdue dans ses pensées et à qui tu avais décidé de faire peur. Tes potes riront très certainement. Et vous passerez à autre chose. Mais pas cette fille justement.
Vous pourrez lui dire Oh ça va, y’a pire ! Et je vous dirais, oui il y a pire, je sais, saches que je suis plutôt bien placée pour le savoir. Mais non, pourtant ce n’est pas rien. Car je sais que cette personne tentera le coup avec une autre, et ses potes pourront faire de même, parce que ça parait être une bonne idée pour aborder une inconnue. Et puis, c’est toujours drôle de faire peur à quelqu’un. Je dois vous avouer que j’aime bien faire ça aussi, mais avec des amis, ma famille, mon amoureux. Mais pas dans la rue, à la sauvette.
Et rajoutez ce genre de comportements avec
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Louise Pillais

Rédactrice pour plusieurs web magazines (Yegg, Breizh Femmes, Worldzine, Alchimy...), j'aime raconter les oubliés de l'actualité, poser les mots sur ce qui gêne, détruit, hante. Également ancienne étudiante en histoire, novice en science politique et rêvant d'aller griffonner prochainement sa plume au Canada. Et peut être un de ces jours, trouver le temps de faire enfin un peu de radio entre deux chocolats chauds et six articles.

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