Livre • « Swastika Night » de Burdekin : une mise en garde féministe contre le nazisme… dès 1937

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CCertains romans passent parfois presque inaperçus, alors que leur originalité et leur portée sont d’une rare force. C’est la raison pour laquelle, dans L’Époque, nous voulons vous parler de « Swastika Night », un ouvrage écrit et publié par Katharine Burdekin en 1937. Largement à la hauteur du célèbre « 1984 », cet ouvrage et son auteure sont trop peu connus du grand public. Pourtant, le journal new-yorkais « The Village Voice » a bien raison lorsqu’il disait de Burdekin, dans les années 1990, qu’elle était sans doute plus visionnaire encore que certains de ses contemporains tels que Orwell et Huxley.

Deux ans avant la Seconde Guerre Mondiale, Burdekin imagine à quoi ressemblerait une société nazie des siècles après que Hitler aurait dominé le monde suite à une guerre. D’une incroyable clairvoyance, cet ouvrage humaniste et féministe dénonce le totalitarisme nazi avec une approche socio-politique crue.

Katharine Burdekine, féministe et futuriste

Katharine Burdekine est l’une de ces pionnières de la littérature de l’imaginaire dont le nom ne vous parlera pas beaucoup. Son profil est pourtant atypique. Née en 1886 en Angleterre, elle s’illustre dans des romans de fantastique et d’anticipation. Son art est de mélanger des éléments de narration typiques de l’imaginaire – le voyage temporel par exemple, avec des critiques socio-politiques acerbes. Son approche critique vient notamment du fait qu’elle est une militante féministe engagée. Elle a par ailleurs mis fin à son mariage en 1922, avant d’entretenir à partir de 1926 une relation de couple particulièrement stable avec une femme.

Son engagement pour la liberté ainsi que pour les égalités de sexe et de genre, conduit à ce que nombre de ses oeuvres soient décrites comme des utopies ou dystopies féministes. Son approche particulièrement critique sur les questions politiques, tout spécifiquement envers le fascisme, est la principale raison pour laquelle elle opère sous un pseudonyme : Murray Constantine. Il faut attendre les années 1980 et le travail de Daphne Patai pour que l’on sache que c’est bel et bien Katharine Burdekin qui est derrière ce pseudo.

Pour un parfait exemple de la singularité visionnaire de son travail d’écrivaine, nous pouvons citer l’un de ses ouvrages : « Proud Man ». Publié en 1934, ce roman n’a jamais été traduit en français. Dans cette œuvre, elle imagine l’arrivée dans les années 30 d’un voyageur temporel venu du futur. Ce voyageur est hermaphrodite ou transgenre, au sens où il se présente d’abord comme une femme, puis comme un homme. L’explication à cela, c’est que la société du futur d’où provient ce voyageur est non seulement pacifique, mais en plus les individus y vivent sans gouvernement national, sans divisions sociales ni sans divisions de genre… les différenciations sexuelles n’ont en fait aucun sens dans ce futur, raison pour laquelle le genre du voyageur n’est pas vraiment défini. A travers le regard de ce personnage, elle émet une critique très forte de ce qui la dérange dans la société anglaise des années 30 : phallocratie, militarisation, discriminations.

Le totalitarisme dans toute son horreur

Son ouvrage « Swastika Night » s’inspire de la velléité que Hitler avait de créer un Reich dont la durée s’étendrait par-delà les siècles. Et justement, Swastika Night se situe 700 ans après une hypothétique victoire d’Hitler. Dans ce futur, l’Europe est soumise à l’idéologie nazie ; tandis que l’autre partie du monde est soumise aux japonnais. Dans cette Europe nazifiée, les étrangers servent de main d’oeuvre servile et les femmes, uniquement destinées à la perpétuation de la ‘race’, sont réduites à l’état animal.

Si à nos yeux contemporains ce roman est une uchronie (ce qui se serait passé si l’Histoire s’était passée autrement), ranger ce livre dans cette catégorie serait une erreur. C’est en réalité bel et bien une dystopie d’anticipation. Lorsque Katharine Burdekin écrit l’ouvrage, elle se situe en 1937, soit deux années avant le début de la Deuxième Guerre Mondiale. A cette époque, nous ne savions pas de quoi serait fait la décennie à suivre. Burdekin a donc fait preuve d’un travail prédictif phénoménal afin d’alerter sur les dangers de l’idéologie nazie.

Bien avant le développement des théories du totalitarisme qui ont été élaborées en science politique et en Histoire, l’écrivaine a mis le doigt avec une grande justesse sur les points qui étaient constitutifs et dangereux dans le nazisme, notamment le fanatisme et le recouvrement de la réalité par une autre réalité, mensongère et enrobée d’ignorance. Elle a mis en application les éléments de l’idéologie nazie, afin d’imaginer et décrire quel type de société cela donnerait. Et c’est terrifiant.

Dans ce futur, 700 ans après sa victoire Hitler est devenu une sorte de mythe supérieur, l’équivalent d’un Dieu que l’on prie. Ses représentations le décrivent comme un grand blond très beau. Il existe une bible nazie, qui n’est plus que le seul livre existant. Tous les autres livres autant que toute mémoire du passé ont été détruits. Toute la culture, les arts, les idées diverses d’autrefois ont été détruits et remplacés. Aux yeux des nazis de cette société future, la civilisation a commencé lors de la victoire d’Hitler. Auparavant, le monde était sauvage et pré-historique. Il y a un fanatisme religieux nazi qui est partout dans la société, dans la nature même de la vie quotidienne des individus. Ce fanatisme conduit à l’immobilité, une société statique : en sept-cent années il n’y a aucune innovation technologique ou culturelle.

Burdekin n’oublie pas le racisme. Sur l’antisémitisme, elle avait bien compris que cela mènerait à une politique d’extermination, puisque dans la société qu’elle décrit, les juifs ont été rayés de la carte il y a des siècles. Quant aux peuples conquis, comme les anglais, ils ont été assimilés ; socialement, toute personne qui n’est pas allemande est considérée comme inférieure. Même au sein des allemands, il y a une hiérarchie entre le nazi ordinaire et le chevalier ; le chevalier étant celui né avec un sang supérieur, générant des sortes de grandes lignées familiales nobles. Les chrétiens quant à eux sont exclus et persécutés, mais plus ou moins tolérés tant qu’ils vivent dans des ghettos.

Les femmes, « esclaves sexuelles sans âme » dans la société nazie

Katharine Burdekin est féministe, or l’idéologie hitlérienne est typiquement ultra-viriliste. L’écrivaine a donc entrepris d’imaginer aussi le statut de la femme dans cette société nazie future. La violence de ce que décrit l’auteure est difficilement supportable à la lecture.

La femme est considérée par ce régime nazi comme un animal. Littéralement. Constatez par vous-même, voici la pensée qu’émet un personnage : « les femmes n’ont pas d’âme et ne font par conséquent pas partie du genre humain ». Les femmes ne servent qu’à la reproduction en tant qu’esclaves sexuelles, et sont parquées séparément des hommes. Elles sont considérées comme laides, bêtes et inférieures. Les femmes majeures n’ont pas le droit de refuser le viol. Par contre, il est interdit de violer une chrétienne quand on est allemand, car cela générerait un mélange dit impur.

Ce statut génère – de toute évidence – une grande souffrance chez les femmes, mais elles n’ont pas le droit de l’exprimer, et plus loin encore, cette société semble même avoir oublié que les femmes ont des émotions. Le seul moment où elles peuvent exprimer leurs sentiments, c’est lors d’une messe trimestrielle à l’Église. Burdekin entreprend alors de décrire cette messe ainsi : « Elles gémissaient comme des chiots ou comme des chatons : un concert de plaintes et de sanglots aigus et frêles. Aucune humanité. » […] « Si les petites filles pleuraient, c’était parce qu’elles avaient peur. » Un personnage, qui assiste à cette scène de souffrance, se remémore ensuite un précepte nazi à ce sujet : « Allemands, endurcissez vos coeurs. (…) Ne cédez jamais aux larmes des femmes. Une femme n’a pas d’âme : elle ne peut donc avoir de chagrin. Ses pleurs ne sont que tromperie. »

La société ultra-viriliste nazie que décrit Burdekin est cauchemardesque, et nul doute que la lecture de ces pages a de quoi alerter sur ce que peut donner un sexisme exacerbé au paroxysme.

Le personnage d’Alfred, un éveilleur de conscience

L’intrigue en elle-même nous retrace le parcours d’Alfred, un jeune anglais qui a obtenu le droit de venir en Allemagne pour effectuer un pèlerinage dans les haut-lieus du nazisme. Alfred n’est pas comme les autres, il semble avoir conscience que cette société n’est pas normale, qu’elle prive les êtres humains… de leur humanité. Il dit que « il n’y a pas d’honneur là où ne règne pas la liberté de jugement ».

Il va croiser la route d’un chevalier nazi, Von Hess, et bizarrement, malgré le côté révolutionnaire de Alfred, les deux hommes s’entendent bien. Von Hess va alors partager avec lui le seul livre restant de l’ancienne société pré-nazie, qui relate comment les choses étaient avant. Dans ce carnet, Alfred tombe par exemple sur une photo de femme, et il est surpris de voir qu’elle sourit, qu’elle est belle, qu’elle semble aussi « bien vivante » qu’un homme. Il réalise aussi que l’Histoire n’a pas commencé avec la victoire d’Hitler, qu’il y a eu d’autres empires avant, d’autres cultures. D’ailleurs, il tombe également sur une photo d’Hitler où ce dernier n’est évidemment pas blond, grand et beau, mais à l’inverse brun, petit, laid et rabougris (Hitler, donc).

Il n’en faut pas plus à Alfred pour qu’il soit définitivement convaincu qu’il doit se battre pour éveiller les consciences à propos de cette société violente autant qu’absurde ; ce qui constituera la deuxième partie du livre. Il n’en faut pas davantage non plus au lecteur pour imaginer très clairement ce à quoi le monde a échappé.

« Swastika Night » est le premier roman d’anticipation à aborder la question de ce que pourrait donner l’idéologie nazie appliquée à une société entièrement conquise par ce totalitarisme. Ensuite, pendant et après la Guerre ce sera tout un courant sur ce sujet qui va naitre dans la littérature, et d’autant plus dans la science-fiction uchronique. La valeur prédictive de « Swastika Night » est en tout cas d’une précieuse rareté, en étant un roman fascinant et terrifiant porté par la brillante et si peu connue plume de Katharine Burdekin.

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