Les catalogues de jouets pour Noël : « je joue donc je suis » ?

Illustration tirée du film "Toy Story".
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BBrochures de papier glacé estampillées de conifères et de neige que l’on suppose artificielle – coucou le réchauffement climatique, personnages fantasques chevauchant des véhicules obsolètes, docilement tirés par des cervidés sur un fond étoilé… EN-FIN ! Les catalogues de jouets pour petits et grands consommateurs sont arrivés ! Et avec eux, l’angoisse des parents de « faire plaisir » ou « satisfaire », tout du moins, combler de bonheur les petits citoyens de la nation de demain.

Or, au delà du jeu, le jouet trouve une fonction de reproduction sociale quasiment assumée. Petit tour d’horizon, de la socialisation de Durkheim à l’enfant « petit-adulte » de Barthes.

Les jouets, un jeu ?

Si les jouets ont la vocation de divertir les enfants, il ne faut pour autant pas négliger leur dimension socialisante. En sociologie, la socialisation est le processus continu par lequel passe chacun d’entre nous pour « survivre » dans notre société : savoir répliquer à une main tendue sans être pris de court, comprendre qu’un paillasson sert à s’essuyer les chaussures, traduire un sourire par l’expression de la joie.

Autant de gestes, d’interactions et d’interprétations qui nous sont à la fois communs et uniques, fruits de nos expériences, de nos rencontres. Inconscients parfois et même souvent, car ils nous semblent « naturels », ce sont des réflexes que l’on a pas appris à questionner, « parce que c’est comme ça » disait grand-mère. Alors pourquoi s’en dégager ?

Le double ‘je’ des jouets

Dans ces catalogues de jouets qui mettent en lumière des bambins épanouis – ou qui en ont l’air, on apprend par exemple que le métier de policier ou de caissière est une activité genrée. Si j’ai parlé de « policier » au masculin et « caissière » au féminin, ce n’est pas un hasard, et certainement pas une volonté de ma part d’exemplifier la théorie dépassée selon laquelle les métiers seraient, justement, genrés (insinuant par là que certains métiers seraient « plus féminins » ou « plus masculins » selon les qualités requises pour les exercer). N’en déplaise aux défenseurs de ces théories qui appartiennent au passé, je ne partage pas cet avis.

Alors, oui, certaines grandes surfaces comme Super U ont mené un (bref) combat contre les publicités de jouets genrés. Malgré ces initiatives audacieuses, on regrettera l’omerta qui règne sur le sujet. Peur de froisser certaines familles réac ? Rien n’est moins sûr, toujours est-il que Lucas, 7 ans, sera toujours attiré par les camions et les soldats. Et cela, tant qu’il percevra les codes de genre qu’entretiennent les grandes surfaces : les pages bleues « pour les garçons », avec des illustrations où de petits gaillards font planer un avion du bout de leurs doigts, mais sans Yasmina qui joue, elle, à la maman.

Quand je serai grand jeu serai …

Les enfants apprennent alors à intérioriser leur futur rôle d’adultes et reproduisent – bien à leurs dépends – les clichés sexistes de la société. Ce que montre d’ailleurs brillamment, et non sans humour, le documentaire La domination masculine de Patric Jean.

Amusant alors de « jouer à la caissière » et de se projeter dans un métier pénible, peu valorisé et peu rétribué. Trop cool d’interpréter le rôle d’un militaire et de risquer sa vie au bon vouloir de la hiérarchie, en apprenant que la guerre c’est nécessaire et que ça « forme un homme ». On ne s’étonnera qu’à moitié lorsqu’un parc anglais – dérivé d’un concept mexicain – propose à nos petits chérubins d’aller « travailler », contre rétribution monétaire, comme de bons petits adultes méritoires.

Le franc-jeu du travail

Cette vision magnifiée du monde du travail par les jouets est développée dans le chapitre éponyme par Roland Barthes dans son ouvrage Mythologies. Barthes, déconstruit dans Jouets le rôle de ceux-ci, et les présente comme autant d’éléments qui accompagneront, par le jeu, l’enfant vers le monde merveilleux des adultes.

D’autant que ces jouets, à l’allure inoffensive – sauf cette brique Lego qui est plus dangereuse la nuit tombée qu’un piège à loup, sont là pour conditionner les enfants à leur futur rôle d’adulte, et non pour leur laisser le choix de créer leur propre univers. Barthes démystifie le jouet, objet de reproduction sociale tacite, fourbe, infantile :

« Le jouet livre ici le catalogue de tout ce dont l’adulte ne s’étonne pas: la guerre, la bureaucratie, la laideur, les martiens, etc. »

Et tout ce dont l’enfant ne s’étonnera pas non plus, c’est que le pompier soit un homme et que l’infirmière une femme. Or dans les faits, rien n’empêche un homme d’être infirmier et une femme d’être pompier. Cette réflexion mène la vie dure aux discriminations et aux clichés qui subsistent dans le monde du travail.

Voilà pourquoi il est à mon sens important, voire nécessaire, de déconstruire ces représentations mensongères et trompeuses, et ce, dès la première phase de socialisation, soit l’enfance.

Jouer son rôle de parent

Faut-il pour autant condamner nos enfants à jouer avec des feuilles mortes sous prétexte que chaque jouet fabriqué est plus ou moins genré ? Là n’est pas mon propos, chaque jeu, film, livre pour enfant continue – pour la plupart – de véhiculer ces représentations sociales, ces images tronquées. Alors comment ne pas plonger dans cet océan de poncifs où chaque radeau d’initiative égalitaire est balayé par les courants réactionnaires de la société genrée ?

Il est possible que nos marmots ne soient pas aussi « conditionnés » que l’on ne le pense, alors pourquoi ne pas engager la conversation avec eux, en leur demandant simplement pourquoi certaines choses seraient réservées aux petites filles et d’autres aux petits garçons ? Vous pourriez avoir d’agréables surprises. En guise d’illustration, vous pouvez toujours leur présenter le livre de Madalena Matoso, « Fille ou garçon ? » qui, construit en deux parties – l’une haute et l’autre basse, vous permet de créer des situations du quotidien, où les personnages masculins et féminins interchangent les activités.

[:en]Brochures de papier glacé estampillées de conifères et de neige que l’on suppose artificielle, personnages fantasques chevauchant des véhicules docilement tirés par des cervidés sur un fond étoilé… Vous ne rêvez pas ! Les catalogues de jouets pour petits et grands consommateurs sont arrivés. Et avec eux, l’angoisse des parents de  »faire plaisir » ou  »satisfaire », tout du moins combler de bonheur les pupilles de la nation de demain.

Les jouets, un jeu ?
Ne vous y trompez pas, au delà du jeu, le jouet trouve une fonction de reproduction sociale quasiment assumée. Petit tour d’horizon, de la socialisation de Durkheim à l’enfant  »petit-adulte » de Barthes.

Car oui, si les jouets ont la vocation de divertir les enfants, il ne faut pour autant pas négliger leur dimension socialisante. Je m’explique, en sociologie, la socialisation est le processus continu par lequel passe chacun d’entre nous pour  »survivre » dans notre société. Savoir répliquer à une main tendue sans être pris de court, comprendre qu’un paillasson sert à s’essuyer les chaussures, traduire un sourire par l’expression de la joie.
Autant de gestes, d’interactions et d’interprétations qui nous sont à la fois communes et uniques, fruit de nos expériences, de nos rencontres. Inconscientes parfois, car elles nous semblent  »naturelles », ce sont des réflexes que l’on a pas appris à questionner,  »parce que c’est comme ça » disait grand-mère.

Ça y est ! Le super-destructor 3000 est arrivé aux côtés Pima la nouvelle héroïne

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-> jouets genrés : tentatives d’y remédier

-> jouets pour fabriquer de  »petits adultes »[:]

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