Récit de voyage • Une leçon de patience à la cubaine

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EEn août dernier, j’ai eu l’occasion d’aller à Cuba trois semaines afin de rencontrer la famille de mon beau-frère. Ces trois semaines ont été l’occasion pour moi de me plonger dans un pays complètement différent, pour ne pas dire une autre planète.

Car oui, Cuba est une autre planète : c’est avant tout un régime communiste – et ne nous mentons pas, c’est encore la misère. Mais c’est aussi un pays en pleine transition et qui commence à s’ouvrir sur le monde – réconciliation avec les États-Unis oblige, même si ce constat ne me fera pas partager l’idée maintes fois évoquée qu’il faut y aller rapidement avant que ne se perde la fameuse “authenticité” de Cuba.

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©Violette Albarn

Le mythe de l’authenticité

L’authenticité cubaine, ou cette idée communément admise que Cuba, c’est l’image du vieux cubain en train de fumer un cigare adossé à une vieille voiture. Soyons honnêtes : oui, j’ai été ravie en arrivant de voir quantité de vieilles voitures colorées débouler dans les rues de La Havane. Oui, j’ai mitraillé de photos cette Havane qui me paraissait si typique. Mais ce que j’ai découvert en allant là-bas, c’est que cette image est tout sauf authentique, qu’elle est montée de toute pièce pour le plaisir du touriste.

En vérité, les vieilles voitures typiques sont désormais produites comme n’importe quel objet de consommation – et pour l’intérêt financier du pays, et les vieux cubains qui fument des cigares ou qui jouent des morceaux de Compay Segundo dans la rue viennent réclamer 1 dollar après avoir été photographiés.

Je n’ai pas et n’aurai jamais la prétention de pouvoir énoncer ce qui est authentique et ce qui ne l’est pas. Ce que j’ai vu, en visitant La Havane et en fréquentant quelques cubains pendant plusieurs semaines, c’est qu’ils ont des modes de vie et des préoccupations bien plus similaires aux nôtres que l’on ne pourrait le croire, si ce n’est un penchant assez prononcé pour le rhum en briquettes. Il est d’ailleurs assez difficile de reconnaître un cubain dans la rue tant les physiques y sont variés. On a donc une population extrêmement diversifiée, même si la frontière entre les classes y est à première vue plus floue que par chez nous.

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©Violette Albarn

Le système D comme art de vivre

Ce qui me fait dire que ce pays est extrêmement dépaysant, ce n’est pas tant le mode de vie des cubains, mais l’organisation de la vie en société : un bordel monstre pour certains, un art de vivre pour d’autres. Je constate surtout que cela m’a permis de développer une qualité bien trop absente de nos sociétés occidentales : la patience. Le lâcher-prise.

Les cubains n’ont pas le choix d’être patients : sur cette île, il manque toujours tout. De deux choses l’une : si le système communiste cubain permet un accès à la santé et à l’éducation gratuit, ainsi qu’un livret d’approvisionnement par famille, tout le reste coûte extrêmement cher. Un cubain gagne en moyenne 20 dollars de salaire par mois, et la bière coûte 1 dollar. Si l’on veut sortir du traditionnel plat composé de riz, viande et haricots noirs, fourni par le livret d’approvisionnement, il faut y mettre le prix. Alors les cubains se débrouillent à leur manière pour gagner de l’argent, et font preuve d’une imagination à toute épreuve quand il s’agit de faire fonctionner le système D.

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En plus de ça, dans le cas cubain, le régime communiste n’encourage clairement pas à se tuer à la tâche, parce qu’il n’y a pas cette logique capitaliste de rendement que l’on retrouve dans nos sociétés. Exception faite des métiers liés au tourisme, il est en général inutile d’espérer améliorer sa situation en travaillant plus (dans son travail principal, j’entends ; les cubains prouvent au quotidien qu’ils peuvent enchaîner les petits boulots pour se faire quelques dollars de plus). On fait donc face à une organisation chaotique dans les commerces – et de façon générale dans la société.

A titre d’exemple, je pense au marché qui était juste en face de notre appartement. Plusieurs fois par semaine, il y avait une distribution de pommes de terre (qui étaient, je suppose, incluses dans le livret d’approvisionnement). Il m’arrivait d’en espionner le déroulement à travers la persienne, et ça valait clairement le détour. Si il était chanceux, le premier cubain à faire la queue pour sa ration arrivait à 7h du matin et repart à 9h30. Mais j’en voyais attendre pendant 3h ou plus, la queue continuant toute la journée.

Pourquoi est-ce qu’ils attendent autant? Parce qu’il n y a qu’une seule personne pour distribuer les rations. Et quand il n y a plus de sacs pomme de terre à portée de main, c’est cette même personne qui se déplace jusqu’à la réserve pour aller en chercher. Résultat : la progression de la queue s’arrête pendant plus d’une heure. Précisons que dans ce marché, il y a quotidiennement deux ou trois vendeurs assis qui attendent de se faire payer leurs fruits et légumes, ce qui arrive rarement. En tout cas assez rarement pour qu’ils passent la majorité de leur temps assis sur une chaise à ne rien faire.

La situation est cocasse et pourrait faire montre de la pire des organisations : on verrait s’améliorer nettement le rendement si l’un de ces vendeurs fort occupé à se tourner les pouces venait remplacer le distributeur de pommes de terre à son poste, le temps que celui-ci renfloue les stocks ; mais ça n’arrive pas.

Je pense qu’il s’agit en vérité d’une logique tout à fait étrangère à nos yeux : rien ne sert de courir, puisque le résultat sera le même. Je ne juge pas cette logique : il ne s’agit pas de la comparer à la rapidité du système capitaliste, qui encourage plutôt à se sacrifier pour son boulot, mais de s’interroger sur les comportements qui en découlent. Les cubains que je voyais faire la queue n’ont jamais montré la moindre impatience. Il y a certes eu quelques éclats de voix de temps en temps, mais c’est le risque quand on discute avec son voisin plusieurs heures d’affilée.

A Cuba, on attend toujours. Parfois le bus ne passe pas. Alors on attend. Parfois il n y a pas de pain. Alors on n’en mange pas. Dans les restaurants d’État, c’est la même chose. Sur un menu où 10 plats différents sont proposés, il en manquera généralement 3 ou 4. Pour le fruit de la culture libérale que je suis, ça a sans doute été le plus dépaysant.

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Les longues attentes au quotidien

La première fois que j’ai vraiment perdu patience, c’était à la banque. Après avoir fait la queue pendant 20 minutes, on a refusé de me laisser entrer sans plus d’explication. On m’a dit d’aller à côté, au bureau de changes. A côté, j’ai fait la queue 20 minutes pour qu’on me dise que je n’étais pas à la bonne caisse. J’ai de nouveau attendu 15 minutes, pour me retrouver face à une femme qui n’a pas levé les yeux vers moi, qui a observé ses ongles avec attention pendant une bonne trentaine de secondes, puis a daigné s’occuper de moi pour finir par me dire que ma transaction était impossible à réaliser.

Qu’est-ce que je pensais pendant tout ce temps-là? Que je perdais un temps fou que j’aurais pu rentabiliser ailleurs. J’avais tout mon temps ; j’étais en vacances. Mais j’étais en train de m’énerver toute seule à l’idée de perdre du temps à poireauter, entourée de cubains absolument indifférents à l’attente et au dédale monstrueux qu’occasionne la moindre démarche administrative.

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C’est alors que j’ai réalisé le gros problème de nos sociétés actuelles : l’habitude d’avoir accès à tout, et de plus en plus rapidement, nous a rendu impatients et capricieux. La troisième semaine, quand j’ai commencé à vraiment m’adapter au rythme cubain, j’ai remarqué plusieurs changements considérables chez moi : j’ai progressivement appris à remplacer mes petits pas pressés par une démarche plus lente et espacée, à lâcher prise quand il s’agissait d’attendre un taxi ou un bus, à ralentir mon flot de pensée.

Trois semaines pour ça, et je sens que ce calme olympien s’évapore à mesure que je rentre dans le rythme de la rentrée. Mais le résultat est là : j’ai appris à lâcher prise au contact des cubains, à arrêter de vouloir tout contrôler, et même si il m’arrive de me confronter à ce stress qui accompagne souvent le quotidien de l’occidental moyen à l’idée de perdre du temps et de la rentabilité, j’ai toujours cette petite voix cubaine qui me dit qu’il faut lâcher prise. Ce que je veux, là maintenant, ne va pas disparaître si je l’appréhende de façon plus tranquille. Et si ça disparaît, il faut faire avec et s’adapter. La vie continue.

Et ça fait un bien fou.

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