Portrait • L’aviatrice Touria Chaoui, comme un vent de liberté

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LLa tentation est grande de faire de Touria Chaoui  une héroïne, une figure romanesque, avec son aura de mystère et d’exploits, ses heures de gloire et son destin tragique. Après tout, il s’agit de la première aviatrice marocaine, assassinée dans d’obscures circonstances à l’âge de 19 ans. Le personnage est donc fascinant, d’autant que son histoire croise l’émergence du féminisme arabe et les mouvements de décolonisation du Maroc.

Cependant, l’internaute moderne cherchant à en savoir plus sur cette jeune fille reste bien vite sur sa faim. Sur le net,  rares sont les informations la concernant, et l’on doit se contenter d’entrefilets  ainsi que de courtes biographies.

Pourtant Taroui Chaoui ne vient pas de nulle part. Loin de là. Cette future aviatrice, née le 14 décembre 1936, appartient clairement à la bourgeoisie marocaine d’alors. Son père, Abdelwahed Chaoui,  est l’un des premiers journalistes de langue française. On aimerait pouvoir en dire plus sur l’engagement de cet homme impliqué dans la lutte contre le système colonial, mais on ne dispose  que peu de matière à ce sujet. Dans Zamane, journal marocain voué à la vulgarisation historique,  on apprend qu’il a fréquenté des figures du nationalisme marocain, comme Allal El Fassi et Ahmed Balafrej, et qu’il a donc fait partie des cercles de l’Istiqlal, l’un des majeurs partis  pro-indépendance.  On n’en sait pas plus.

Portrait photographique de Touria.
Portrait photographique de Touria.

En tout cas, il est peu probable qu’il ait exprimé ses convictions politiques dans le cadre de son activité journalistique. Il est en effet établi qu’il a fait un temps partie de la rédaction du Courrier du Maroc.  Le journal est francophone, comme la grosse majorité des titres puisque depuis 1914 un décret royal limite drastiquement le développement de la presse arabophone. Pour être imprimé, un journal se doit de faire l’objet d’une déclaration préalable. Encore plus handicapant pour  publier un titre en arabe : il est  nécessaire de payer une caution de 6000 francs. Une fortune pour l’époque.

Mais surtout, Le Courrier du Maroc appartient au groupe de presse Mas,  du nom de son détenteur  Pierre Mas. Un personnage clairement en faveur du protectorat, qui sera même proche de Vichy pendant la guerre. Même si la ligne éditoriale du  groupe a toujours défendu les intérêts français, elle évolue en fonction  de la situation historique comme le rappelle le site Zamane :

« Le rapport de force a bien évidemment changé et les journaux phares du groupe Mas (Le Petit marocain, L’Echo du Maroc, La Vigie marocaine et Le Courrier du Maroc) voient leur ligne éditoriale s’aligner dans le sens souhaité par le nouveau pouvoir du roi. Un revirement des plus spectaculaires, puisque cette même presse lui a été farouchement hostile durant le bras de fer engagé par Mohammed V avec la Résidence au début des années 1950. »

Une éducation soignée

Pour revenir à Abdewahed Chaoui, malgré son passage par ce titre, il est  tout à fait clair que ce dernier défend des positions avant-gardistes : il  a procuré à sa fille une éducation soignée. La jeune fille pousse ses études jusqu’au brevet, qu’elle obtient en 1951. Nul besoin de préciser que la scolarisation des marocaines est alors balbutiante. L’historien Zouggari Ahmed rappelle qu’en 1950 elles sont 23 000 à être scolarisées, et qu’en 1949 elles ne sont que 87 à avoir obtenu leur certificat d’étude, ce qui correspond actuellement au niveau du primaire.

Et au-delà des questions de genre, on peut ajouter que le  système d’éducation était alors fortement segmenté entre marocains et élite européenne,  comme le rappelle encore Zouggari Ahmed :

« Non seulement le Protectorat devait logiquement, pour consolider et maintenir son système, privilégier les Européens, récupérer la communauté juive, mais également créer des distinctions entre l’élite locale et les catégories défavorisées, entre la ville et la campagne et au sein de celle-ci, établir une séparation entre arabe et berbère. Chacune de ces catégories sociales eut droit à une forme de scolarité particulière. »

Toujours est-il que  Touria Chaoui échappe à ce cadre discriminant.  Elle prend d’abord des cours de grammaire, d’Histoire et de rédaction à domicile. Puis, en  1944 elle s’inscrit à l’école an-Najah. Cet établissement fait partie du réseau éducatif que commencent à développer les nationalistes en alternative au système scolaire colonial. Elle obtient ainsi son Certificat d’études primaires en 1946. Puis, commence alors des cours de sténographie arabe.  Et poursuit  son parcours scolaire jusqu’au brevet, qu’elle obtient en 1951.

Pour parachever cette éducation, son père lui fait découvrir le monde du cinéma et du théâtre, un milieu que l’homme connait bien puisqu’en plus d’être journaliste, Abdelwahed Chaoui est également un acteur et metteur en scène impliqué dans la promotion de la scène marocaine émergente. Là encore il n’y a nulle trace – ou presque  – de son activité artistique.

Pour planter le décor, on peut simplement rappeler que dans le Maroc du début du XXème siècle, le théâtre parait tout juste balbutiant. Il existe à ce sujet un réel débat, concernant d’ailleurs l’ensemble de la scène maghrébine. S’opposent ainsi ceux qui considèrent que cet art est une pure importation occidentale, et qu’il s’est donc développé sur un terrain vierge au début du XXème,  et ceux qui  au contraire défendent le fait qu’il existe bel et bien une tradition théâtrale marocaine,  mêlant traditions festives et expression orale.  Il est également possible qu’une forme d’hybridation se soit opérée. Ce débat recoupe en tout cas la question du rôle politique des arts scéniques, et de leurs rapports à la culture des colons.

On sait que dans les années 20, il existe un  fort lien entre théâtre et mouvements nationalistes : de nombreuses pièces très politisées reprennent des éléments de tradition culturelle locale, notamment des contes. Conséquence directe, toute activité théâtrale est donc fortement censurée par les autorités coloniales, voire interdite. Cela n’empêche qu’une forme de pratique renait au début des années 50 – dans une forme moins ouvertement contestataire néanmoins.

Revenons à  Touria Chaou Elle fait bien plus qu’effectuer un rapide coup d’œil sur les coulisses de ce monde, puisqu’elle  participe avec son père au tournage de la 7ème Porte d’André Zwobada. Elle y interprète à 13 ans le rôle de Maria Casarès enfant. Le film  – conte fantastique façon mille et une nuits raconte les mésaventures d’Ali, un jeune homme miséreux à qui la fortune du Pacha local est promise à condition qu’il ne franchisse pas la 7ème porte de son palais.

Cependant, l’originalité majeure du film n’est pas tant son scénario que le fait qu’il a été tourné en deux versions comme le rapporte Dominique Moustacchi, dans sa communication «  Film français, film arabe, film colonial ? » :

« Après la Seconde Guerre mondiale, le film colonial connaît un regain d’intérêt dans les pays du Maghreb pour des raisons aussi bien économiques que politiques. Des structures de production, des studios sont installés au Maroc afin de favoriser des oeuvres conçues pour la société musulmane. Réalisé par André Zwobada en 1946, La Septième Porte fut tourné simultanément en deux versions : la première en langue française avec des acteurs français, destinée au public de la métropole, la seconde en langue arabe avec des acteurs marocains et maghrébins, destinée à la population locale. Le discours véhiculé varie-t-il d’un film à l’autre ? Quelles sont les différences entre ces deux versions ? »

Comparer les deux films est en effet intéressant, et permet de questionner les rapports entre colonisateur et colonisés mais, voilà un mystère de plus, certaines sources mentionnent le fait que la version arabe aurait disparu. Une hypothèse poétique qui peut être néanmoins  mise en doute…  Car il est tout simplement mention d’une projection de la version arabe dans une salle tunisienne en 2010.

Premiers vols, et engagement politique

Quoi qu’il en soit, il s’agit de  la seule et unique apparition de Touria Chaoui à l’écran. Elle ne se destine pas à être actrice. Depuis toute jeune cette dernière rêve effectivement de devenir aviatrice. Selon les témoignages de son jeune frère, Salaheddine, elle est très tôt fascinée par tout ce qui touche de près ou de loin aux avions. Passion des plus originales, puisqu’ à l’époque il n’existe aucune pilote féminine et les écoles d’aviation sont strictement réservées à l’élite occidentale.

Cela n’empêche qu’elle contemplerait chaque avion survolant la Casbah de Fez… Et ce ne sont là que pures spéculations, mais on peut très bien  l’imaginer avoir vent des exploits des premières pionnières de l’aéronautique, à savoir Amelia Erhart, Marie Marvingt, Harriet Quimby, Bessie Coleman, Amy Johnson  et Jacqueline Auriol qui lui enverra une photo dédicacé pour la féliciter de ses exploits. Mais en attendant la jeune fille a  du chemin à parcourir.

Elle a déjà réussi à  obtenir son brevet. Mais une fois son  diplôme en poche, quel pourrait être son avenir ? Touria Chaoui a des idées bien précises à ce sujet. Elle n’a pas oublié ses rêves de pilote… Mais avec une formation de sténographe elle doit se contenter d’un travail de secrétaire à l’Agence marocaine d’information et de publicité. Elle ne se résigne cependant pas.  Elle persuade son père de tenter d’aller au bout de ses rêves, et avec son appui  elle réalise le double exploit d’intégrer l’école d’aviation de Tit Mellil. Encore une fois,  on sait peu de choses sur son passage dans cette école réservée à l’élite masculine française. Ses instructeurs, voyant d’un mauvais œil cette jeune marocaine, auraient tout fait pour lui compliquer la vie. Elle aurait ainsi passé son examen par mauvais temps, mais c’est sans compter la détermination  et le talent de Touria Chaoui, qui remporte le diplôme en 1952 et devient à 16 ans la première pilote marocaine.

Et tout de suite le destin de l’adolescente bascule. Elle devient une figure connue, une héroïne, qui a sa place dans les colonnes de la presse internationale ; qui est fêtée par les organisations féministes ; qui reçoit  une photographie dédicacée de Jacqueline Auriol, une pionnière du monde de l’aviation ; et qui devient enfin l’invitée du  roi Mohamed V. Une photographie immortalise l’instant. On y voit Touria Chaoui en costume d’homme aux côtés du Sultan, figure populaire au sein de la population marocaine, et dont le soutien à l’Istiqlal lui vaudra l’exil à Madagascar de 1953 à 1955.

Mais Touria Chaoui ne se contente pas de récolter les faveurs de l’opinion marocaine et  d’exécuter des loopings dans son monoplan. Elle devient ambassadrice au sein de l’association Lalla Amina, et s’implique dans des associations caritatives  visant à développer l’éducation des jeunes filles. Son engagement s’inscrit dans le contexte d’émergence du féminisme marocain, alors  très lié au mouvement indépendantiste.

C’est en effet au sein de partis politiques que se développent les groupes féministes marocains les plus influents : au sein de l’Istiqlal pour ce qui concerne  l’Union des femmes du Maroc ,  et au sein du Parti Démocratique de l’Indépendance (PDI) pour  l’ Association des sœurs de la pureté. Pour aller plus loin sur les liens entre mouvement nationaliste et féminisme on peut lire le  bel article d’Assia Benadada.

Touria Chaoui elle-même n’a pas fait formellement partie d’un de ces groupuscules, mais manifeste à l’occasion son appui aux idées nationalistes. Ainsi lors du retour du Sultan Mohammed Ben Yousef, en novembre 1955, elle célèbre son retour en survolant la ville de Casablanca et en lâchant des tracts de bienvenue.  Un acte symbolique en faveur d’une figure populaire parmi la population marocaine.

En effet, si Mohammed Ben Yousef  a été condamné à l’exil par les puissances coloniales, c’est notamment  en raison de son soutien aux mouvements indépendantistes et à l’Istiqlal. Et quand le sultan parvient  à revenir à Casablanca, il réussit à conduire les négociations qui aboutiront à l’indépendance en mars 1956.

Un assassinat dans le contexte troublé de l’indépendance

Le contexte est toutefois tendu. Depuis les années 50 la contestation à l’égard des colons gronde. Et durant la période d’exil du sultan,  de nouveaux groupes plus radicaux se sont développés en réaction au vide politique. Josh Shoemake dans son portrait de Touria Chaoui pour le site Narratively, donne un aperçu du climat :

« Pendant les deux années où le Sultan s’absenta, la terreur régna.  Les Marocains vécurent confinés dans leurs quartiers,  où les phalanges de la police française imposaient le couvre-feu. Istiqlal, le principal parti indépendantiste, fut banni, et des douzaines de groupes marocains – prêts à employer la violence pour terroriser les Français et consolider leur pouvoir –  profitèrent de ce vide pour proliférer. Ils avaient pour nom l’Organisation secrète, l’Armée de libération, Le Croissant noir, et beaucoup d’autres. Tous se disaient  représenter plus authentiquement que les autres le vrai Maroc, ou le vrai Islam. Certains souhaitaient une vraie démocratie, d’autres l’application de la Charia. Comme les Marocains dotés d’une conscience politique avaient été tués ou étaient réduits à la clandestinité, les rangs des nouveaux groupes étaient peuplés de gangsters, vaguement politisés, mais aussi de trafiquants d’arme (…). Casablanca ressemblait au Chicago des 20’. »

Le retour du Sultan en novembre 1955 et le lancement de négociations ne tempère pas la situation. Et les mois précédant l’indépendance  sont – toujours selon les mots de Josh Shoemake :

« Des mois dangereux, entre les Marocain d’origine française usant de leurs derniers jours de protection administrative pour asseoir leurs avantages et régler leurs comptes, et des douzaines de groupes politiques marocains bataillant pour obtenir le maximum de pouvoir dans le nouveau gouvernement. »

C’est dans ce contexte troublé que survient l’assassinat de Touria Chaoui.

Les funérailles de Touria.
Les funérailles de Touria.

La jeune fille, malgré toute sa popularité, s’est fait de nombreux ennemis, à la fois dans les cercles ultras en faveur de la présence française et dans les milieux islamistes conservateurs. La famille Chaoui échappe d’ailleurs à plusieurs tentatives d’assassinat et d’attentats fomentés  par de groupes pro-protectorat et a déjà dû s’exiler un temps en Espagne.

Mais le 1 Mars 1956, soit la veille de la signature de l’indépendance, Touria Chaoui n’échappe pas à ses assassins. Alors qu’elle venait de sortir de chez elle en automobile, elle est abattue par balle sous les yeux de son jeune frère. L’identité et les motifs du meurtrier n’ont jamais été clairement établis. On évoque le nom d’Ahmed Touil, un homme au passé trouble, impliqué dans la résistance nationaliste, du moins dans les groupes considérés comme les plus violents et radicaux.

On  lui a attribué bien des crimes, il aura été jusqu’à éliminer des hommes au sein de son propre camp, et on lui impute une affaire mystérieuse d’enlèvement. Il aurait kidnappé la première sage-femme marocaine, Fatéma Thami par erreur, l’ayant confondue avec  Touria Chaoui. Quoi qu’il en soit,   pourquoi  cet homme a eu pour but l’élimination de l’icône de la résistance ?  Est-ce un fait divers sordide ou un assassinat politique? Nul ne le sait. Alors les hypothèses les plus folles fleurissent pour expliquer la mort de Touria Chaoui. Pour certains, Ahmed Touil aurait voué un amour non partagé pour la jeune aviatrice, et l’aurait tué par dépit. Pour d’autres, il ne fait aucun doute que ce sont les autorités françaises qui se cachent derrière la fin de Touria Chaoui. Le mystère reste en tout cas entier.

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Laetitia Della Torre

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