Regard socio-historique sur la Maison du Peuple Occupée

Crédit : Kévin NIGLAUT
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SSaskia Sassen, sociologue américaine, a proposé dans un livre récent le concept de formation prédatrice (Expulsions. Brutalité et complexité ans l’économie globale, Gallimard, 2016 [2014 pour l’édition anglaise originale]). Cette perspective est intéressante au regard des mobilisations récente « contre la loi travail et son Monde ». Associée à une perspective historique plus longue sur les pratiques démocratiques, elle permet d’en mesurer le potentiel historique et politique.

Le capitalisme tardif entre brutalité et complexité

D’après Daskia Sassen, le capitalisme actuel se caractériserait par une logique d’accumulation spécialement simple et brutale derrière des apparences de complexités : que ce soit les opérations de haute finance, la croissance et la privatisation du secteur carcéral aux Etats-Unis, les procédés juridiques de cession de leurs terres par des États africains, le gouvernement par l’austérité ou encore les interactions écologiques menant à la destruction des ressources naturelles, tout conduit in fine à une forme d’expulsion.

Expulsion de leurs domiciles pour les américains victimes de la crise des subprimes, expulsion du monde social pour ceux jugés profitables à l’industrie carcérale, expulsion de terres de la sphère publique/étatique par l’appropriation privée, expulsion à travers le rétrécissement des frontières du monde de l’économie, expulsion pure et simple de la biosphère de ressources finies.

Saskia Sassen en interview sur son livre (https://www.youtube.com/watch?v=FK8s3SK65hU)

Or, « plus le système est complexe, plus il est difficile à comprendre, plus il est difficile de fixer les responsabilités, plus il est difficile pour quiconque au sein du système de se sentir responsable. Lorsque les forces destructrices surgissent effectivement et deviennent visibles, le problème est alors d’ordre interprétatif.

Les outils dont nous disposons pour les comprendre ne sont pas à jour et nous retombons donc dans nos catégories familières : nous parlons de gouvernements qui ne sont pas fiscalement responsables, de ménages qui s’endettent plus qu’ils ne le peuvent, d’allocations de capitaux qui sont inefficaces parce que la réglementation est trop lourde, et ainsi de suite ». Mais paradoxalement « la complexité et le progrès technique servent des causes d’une simplicité brutale » (ibid., p. 287-288).

Sassen refuse de voir dans chacun de ces domaines des logiques isolées. Bien au contraire, on aurait là affaire à une logique sous-terraine, traversant nos catégories conceptuelles habituelles (capitalisme/Etat…), faisant fi tant des découpages disciplinaires (économie/politique…) que des frontières étatiques ou continentales (Est/Ouest, Nord/Sud…). D’où l’idée d’une formation prédatrice pour rendre compte du phénomène : le concept désigne des actions et décisions prises dans de vastes assemblages « d’éléments, de conditions et de dynamiques se renforçant mutuellement » (ibid., p. 107).

« Ces formations sont des assemblages d’agents économiques puissants, de marchés, de technologies et de gouvernements. Il ne s’agit pas simplement des individus et des entreprises les plus riches ou des gouvernements les plus puissants du monde. Ces formations incorporent seulement quelques éléments de chacun de ces mondes » (ibid., p. 294).

Pris un à un, aucun des éléments d’une formation n’est la cause directe de la logique prédatrice. C’est une logique systémique qui est à l’œuvre.

Des formations prédatrices aux zones d’improvisation culturelle

Le constat paraitrait bien noir (et certainement pas à tort) si à la fin de son enquête, l’auteure n’appelait pas à une sorte de contre-enquête, à l’élaboration d’un concept qui répondrait à celui de formation prédatrice. Car si beaucoup périssent sous les coups de l’accumulation capitaliste (taux de suicide en hausse dans les pays touchés par l’austérité par exemple), les expulsés ne vont pas nul part.

Sassen postule que la logique souterraine de prédation qu’elle a observé pourrait avoir son pendant chez les dominés : l’expulsion contribuerait à créer de « nouveaux espaces où il est possible de créer — créer des économies locales, créer des histoires nouvelles, créer des modalités d’adhésions nouvelles » (ibid, p.296).

Elle a très probablement raison mais la formation de tels espaces n’a pas attendu le capitalisme tardif. Dans « La démocratie des interstices. Que reste-t-il de l’idéal démocratique ? » (Revue du M.A.U.S.S., 2005/2 n°26, p.41-89) David Graeber réfléchissait déjà à comment les interstices des systèmes-mondes afro-eurasien pré-capitaliste, puis atlantique capitaliste, pouvaient avoir une logique autonome, développer des traits émergents irréductibles aux origines des éléments les composant. Il développe ainsi une série de réflexions et de concepts qui peuvent servir à penser ces « nouveaux espaces » dont parle Sassen.

David Graeber

Il appelle ces interstices des « zones d’improvisation culturelle », des espaces placés loin du contrôle des États, où des personnes d’origines socio-culturelles variées sont contraintes d’interagir et d’imaginer un mode de vie commun. Ce sont les « communautés des frontières à Madagascar ou dans l’Islande médiévale, les bateaux de pirates, les communautés de commerçants de l’océan Indien, les confédérations amérindiennes durant l’âge d’or de l’expansion européenne ».

Un autre bon exemple est celui de la Zomia en Asie du Sud-Est, conceptualisée par Rudolph van Schendel (« Geographies of knowing, geographies of ignorance: jumping scale in Southeast Asia », Environment and Planning D: Society and Space, 2002, vol. 20, p. 647-668) et James C. Scott (The art of not being governed. An anarchist history of upland Southeast Asia,Yale University Press, 2009).

Politisation des interstices et réaction étatique

Ces espaces seraient par ailleurs propices à la création de pratiques démocratiques. Mettant face à face des individus sans qu’un appareil d’État soit à portée de main pour faire appliquer coercitivement une décision, chacun est contraint de prendre en compte autrui et son avis.

Ces espaces sont néanmoins en interaction avec les centres desquels ils sont les interstices. La création démocratique menaçant généralement l’ordre établi, les élites sont contraintes de négocier un compromis leur permettant de garder malgré tout le pouvoir. C’est la lecture que Graeber fait de la Révolution américaine par exemple, qui aurait été influencée par les idées et pratiques politiques développées lors des contacts entre les iroquois confédérés et les colons.

Enfin, pour maintenir sa domination, l’État aurait recours à ce que Graeber appelle des « miroirs des horreurs », des « institutions développées et soutenues par les élites en vue de renforcer le sentiment que toute forme de prise de décision par le peuple serait vouée à la violence, au chaos et l’arbitraire congénital de la populace ». (Ces idées ont d’ailleurs leur version savante : la psychologie des foules). Il faut ici citer extensivement l’auteur : « Il suffit de comparer l’Athènes démocratique où le lieu où se déroulaient les événements publics était l’agora, avec Rome, où il s’agissait du cirque, de ces assemblées où la plèbe se réunissait pour assister à des courses, des combats de gladiateurs et des exécutions de masse. De tels jeux étaient organisés soit directement par l’État soit, le plus souvent, par certains membres de l’élite. Ce qui est fascinant dans les combats de gladiateurs en particulier, c’est qu’ils impliquaient une sorte de prise de décision populaire : leur vie était prise ou épargnée par acclamation du peuple. Quoi qu’il en soit, alors que les procédures propres à l’agora athénienne avaient pour but de maximiser la dignité du démos et la sagesse de ses délibérations […], le cirque romain en était le parfait contraire. Il ressemblait bien davantage à des lynchages périodiques et sponsorisés par l’État. Presque toutes les caractéristiques attribuées à la « populace » par les auteurs qui, plus tard, marqueront leur hostilité envers la démocratie – son caractère capricieux, délibérément violent, son esprit de clan (les supporters des équipes de char rivales en venaient souvent aux mains après les courses), son culte des héros, ses passions folles – étaient non seulement tolérées mais encouragées dans les amphithéâtres romains » (Graeber, op. cit., p.57).

L’exemple de la mobilisation contre « la loi travail et son Monde »

Qu’en est-il de tout cela aujourd’hui ? Si l’on revient vers l’actualité proche, notamment les mouvements de lutte contre la « Loi travail et son monde », plusieurs observations s’imposent.

D’abord les interstices que Graeber évoquaient le plus longuement dans son article étaient des interstices matériellement à distance de l’État, par exemple des bateaux de pirates. Si l’on peut utiliser ses observations aujourd’hui, et si Sassen a raison de penser que les expulsés ne vont pas nul part, les rapports à l’État sont probablement différents. Les dispositifs de surveillance et de contrôle prolifèrent en nombre et en variété. Cela ne signifie pas que les espaces d’improvisation n’existent plus, simplement ils ont changé de nature et de rapport à l’État.

Donc si ce ne sont plus des interstices géographiques (des frontières, des bateaux sur l’océan), il reste que ces interstices peuvent être socio-politiques. Et c’est probablement ce qui s’est déroulé au cour de la protestation contre la Loi travail. Comme l’observe un « musicien du cortège de tête » sur lundi.am :

« La singularité du cortège de tête réside dans son caractère générique, soustrait à toute capture identitaire. Là se rencontrent des gens qui, selon le cours normal des choses, ne devaient pas se rencontrer, dont les positions préalables apparaissaient comme radicalement inconciliables. […] Un militant CGT qui s’affronte avec la police au lieu de défiler derrière son camion, un professeur d’université qui se procure cagoule et lunettes de piscine au lieu de signer une tribune (au lieu de dissocier, une fois de plus, le discours du geste), un étudiant qui sort de son environnement de classe pour se lier à des salariés en grève, un retraité qui brave les grenades lacrymogènes : autant de lignes de fuite incontrôlables, autant de trajets miraculeux » (« L’émeute indiscernable », 27 juin 2016).

Il faudrait étudier les processus qui ont permis les rencontres de ces lignes de fuites. Ici c’est plutôt une conséquence matérielle et concrète qui nous intéresse : les événements de la maison du peuple à Rennes.

Ce lieu du centre historique rennais, jusqu’à il y a peu une salle de concert, fermée depuis pour cause de rénovations, mais bien plus anciennement une bourse du travail ouvrière permettant la réunion publique des syndicats, a été restituée à l’usage commun le 1er mai 2015 après une manifestation.

La « Maison du peuple occupée » était donc un lieu rendu aux raisons de son institution première : permettre des réunions publiques et politiques. Mais pas seulement. Le lieu a aussi incarné la possibilité pour bien des dominés fâchés de se rencontrer physiquement et de développer un mode d’organisation visant l’autonomie. Et c’est probablement cette position d’hétérotopie concrète qui a valu à ce lieu, jusqu’alors laissé en friche, tant de répression matérielle et symbolique.

C’est ici qu’on retrouve le concept de miroir des horreurs : la Maison du peuple occupée en était exactement le contraire. Des gens sans raison autre que refuser l’hégémonie se réunissant régulièrement, pacifiquement, dans un espace organisé selon une logique alternative, tout cela ne pouvait que provoquer l’horreur des élites. Le contraire du miroir des horreurs se dessinait, les contours d’une organisation alternative par le peuple et pour le peuple se formaient, pire, le tout se donnait à voir en exemple au public, tout en rendant toute déformation médiatique difficile par la maîtrise collective de l’image du lieu et de ses occupants.

Si donc le capitalisme contemporain continue dans sa lancée, il semble que les zones d’improvisation culturelle, par leur situation matérielle au cœur de la bête, soient rentrées dans une autre logique que la réappropriation par le centre. En effet, il semble que là encore le bloc capitaliste néolibéral préfère l’expulsion, conformément au modèle de Sassen. Mais si celle-ci a raison, alors il semble bien difficile d’expulser encore et encore ce qui a déjà été expulsé, sauf à se faire toujours plus meurtrier jusque dans ses coeurs géographiques.

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