Attentats de Nice • L’insoutenable dérapage des médias télévisuels

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DDans la nuit du jeudi 14 juillet au vendredi 15, un attentat d’une horreur qui laisse presque sans voix a été commis à Nice. Un homme au volant d’un camion blanc a foncé sur la foule, en zigzaguant, sur 2km. La scène s’est déroulée sur la promenade des anglais, en pleine fête du 14 juillet, peu après le feu d’artifice. Les pertes humaines s’élèvent à 84 morts, et de nombreux blessés graves, dont une cinquantaine entre la vie et la mort. Un massacre d’une atrocité inhumaine, que tout le pays subit de nouveau de plein fouet.

Mais pour ceux qui ont suivi les informations à la télévision ce soir-là, l’horreur s’est prolongée, dans l’un de ces moments où le droit à l’information dépasse les limites de la décence, de la dignité, et du respect. Comme si aucune leçon n’avait été tirée des précédents attentats, notamment celui de Charlie en janvier 2015 pour lequel le CSA avait mis en demeure de nombreuses chaines.

Le camion fonçant sur la foule, des corps jonchant le sol, des vidéos amateurs prises sur le vif… que ce soit TF1 via sa chaine info LCI ou France 2, BFM TV et iTélé, les images d’une violence insoutenable s’enchainent à la télé française, sans avertissement, sans floutage, sans un choix réel dans la sélection de ce qui est diffusé. Toute l’ignominie du massacre se prolongeait sur nos écrans. Et dans un pseudo spectacle encore plus malsain, France 2 s’est même permis de diffuser la vidéo du camion… au ralenti.

C’est presque comme si, pendant un moment, les médias télévisuels avaient oublié le caractère réel des informations qu’ils traitaient. Mais non, ce n’était pas de la fiction, et c’est bien pour ça que, fort heureusement pour notre humanité, pour nos cœurs, ce déferlement nous a choqué, nous a fait mal. Beaucoup trop mal.

Plus que jamais, informer ne signifie pas tout montrer. Le journalisme est censé avoir une éthique, ses droits ne sont pas absolus : c’est cette auto-délimitation dans les choix qui fait sa plus grande force, son âme, car sans cela on sombre trop rapidement dans le n’importe quoi n’importe comment comme cela vient d’être le cas.

De nombreux internautes ont réagi, exprimant le dégoût que leur inspire ce traitement du tragique événement.

La palme de l’horreur revient à France 2, pour une interview qui, clairement, restera dans l’histoire de la télévision comme l’une des plus insoutenables d’indécence. Un homme y est interrogé à chaud par le journaliste, alors qu’il est encore sous le choc. Et pour cause : sur l’image de l’interview, tandis qu’il répond aux questions factuelles dans le micro, il est accroupi devant le corps de sa femme, recouverte d’un drap. Une scène surréaliste.

Les réseaux sociaux, déjà à bout de nerfs face aux autres images atroces, s’insurgent face à cette séquence.

Si cette interview est la plus marquante, elle n’est pas la seule. Nombre de fois, ce soir là, des journalistes ont tendu leur micro à des personnes en état de choc, qui avaient très visiblement besoin d’un soutien psychologique plus que d’être mis sous les feux de quelconques projecteurs télévisuels.

Tout cela est d’autant plus absurde, que les comptes Twitter officiels des organes gouvernementaux liés à la sécurité (Place Beauvau, Gendarmerie nationale, Ministère de l’Intérieur…) diffusaient en boucle des messages enjoignant les internautes et les médias de limiter au maximum les images de l’horreur.

Ces mêmes comptes officiels demandaient aussi d’éviter la propagation de rumeurs… chose que les chaines n’ont pas non plus respecté, n’hésitant pas à annoncer la possibilité d’une prise d’otages (chez LCI), sans source réelle. Face à l’absence d’informations réellement sourcées, il fallait visiblement informer malgré tout, coûte que coûte. Quitte à informer dans le vide, ou avec des faits inexistants.

Dès le lendemain, France Télévisions a fait paraitre ses excuses via un communiqué :

Au cours de la nuit du 14 au 15 juillet, l’édition spéciale de France 2 consacrée aux événements dramatiques de Nice a diffusé un sujet montrant des témoignages et des images choquantes. Ces images brutales, qui n’ont pas été vérifiées selon les usages, ont suscité de vives réactions. Une erreur de jugement a été commise en raison de ces circonstances particulières. La diffusion de ce type d’images ne correspond pas à la conception de l’information des journalistes des équipes et de l’entreprise. France Télévisions tient à présenter ses excuses.

Le gendarme de l’audiovisuel, le CSA, s’est saisi des images en question. Des centaines de signalements d’internautes choqués lui auraient été transmis durant la nuit.

Comme le dit la journaliste Titiou Lecoq, dans une tribune poignante publiée sur Slate et intitulée « la nuit où la télé française a sombré », « le naufrage a eu lieu sous nos yeux. Il a été long, violent et retransmis en direct. »

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