Des Quakers chez les Puritains : une guerre des fanatismes dans la Baie du Massachusetts

Mary Dyer sur la route de son exécution, à Boston, le 1 juin 1660.
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Connus comme étant des fantassins de la liberté et de l’égalité aux Etats-Unis,  les Quakers – aussi appelés « Société Religieuse des Amis » – sont nés au début des années 1650 en Angleterre sous l’influence du révérend Georges Fox. Ces « Amis » entendaient débarrasser le christianisme de toute institution humaine afin de se rapprocher au mieux de la parole de Dieu qui communiquerait directement avec eux au travers d’une « lumière intérieure » présente en chaque homme. Une conception révolutionnaire en cette période-là.

Se sentant investis de la mission d’éclairer les hommes de cette lumière intérieure, certains Amis entreprirent de parcourir d’abord l’Europe, puis l’Amérique afin de diffuser ce qu’ils considéraient comme la vérité. Les premiers Quakers arrivèrent dans la colonie du Massachusetts en 1656. Là-bas, ils se confrontèrent à l’intolérance des Puritains, ceux-là mêmes qui, persécutés en métropole, avaient fuis moins de vingt ans plus tôt vers le Nouveau-Monde à la recherche de liberté religieuse. Leur intolérance se révéla meurtrière, puisqu’elle se solda, par l’exécution de Quakers dans la ville de Boston.

Une doctrine religieuse aux antipodes de celle des Puritains

Considérant que tous les hommes sont égaux, les Amis refusaient toute forme d’autorité. D’un point de vue religieux, cela se traduisait par le refus d’instaurer une quelconque hiérarchie entre les croyants. Ainsi, chez eux, point de clergé. Tous les membres de la Société, étaient capables et en droit de prêcher. Hommes comme  femmes.

Il s’agit là d’une conséquence de leur croyance en la présence de la « lumière intérieure » en chacun. Puisque Dieu a jugé l’humanité toute entière digne d’être ses interlocuteurs et interprètes, cela signifie que personne ne peut prétendre se faire le chef spirituel des autres. De ce fait, ils remettaient en cause l’autorité du clergé puritain. Les Puritains quant à eux croyaient en bons Calvinistes à  la prédestination: Dieu choisirait ses élus. Il sélectionnerait qui croit en lui et qui, parmi ces croyants, obtiendrait le Salut : les Saints.

Pour les Puritains, les croyants (c’est-à-dire eux-mêmes) constituaient ainsi une première élite dans l’humanité. Parmi cette cette élite, les Saints en formaient une autre. Le clergé puritain était choisi parmi ceux qui étaient considérés comme des Saints. En conséquence, non seulement les Quakers ne croyaient pas en la prédestination, ce qui constituait, aux yeux des Puritains, une première (et très grave) hérésie, mais en plus, ils remettaient en cause la légitimité du clergé puritain. Par ailleurs, puisque personne ne pouvait se dire maître à penser d’un autre homme, les Quakers militaient pour la tolérance religieuse. Dans une colonie organisée en théocratie, de telles dissonances se révèlent très dangereuses.

D’un point de vue politique, les Quakers refusaient toute allégeance à un homme, pas même au roi d’Angleterre. Ainsi qu’ils aimaient à le répéter : « pas de croix, pas de couronne ». Cela signifiait que seul Jésus pouvait prétendre être leur roi, et que seul un homme endurant les mêmes souffrances que lui pour le Salut de l’humanité pouvait prétendre à la direction des hommes. Ils refusaient ainsi de reconnaître la légitimité des dirigeants de la colonie. De sorte que, s’ils consentaient à obéir aux ordres de ces derniers, ils ne le faisaient que dans la mesure où ce qui leur était demandé n’allait pas à l’encontre de leur conscience (rappelons-nous que ce serait, selon eux, à travers leur conscience que Dieu leur parlerait).

Un tel pacifisme était donc perçu comme un danger pour la survie de la communauté toute entière.

L’égalitarisme religieux des Amis se traduisaient aussi par un pacifisme radical. Partant du principe que tout homme est une créature de Dieu égale aux autres, ils refusaient de prendre les armes pour défendre la colonie contre les Indiens, avec qui ils tentaient d’ailleurs, non sans succès, d’établir des relations amicales. Ne pas participer aux efforts de défense de la colonie était considéré comme une faute très grave, car en l’absence d’armée professionnelle, chaque homme de la colonie était responsable de la protection des autres. Ce, au point qu’il était demandé aux hommes de porter leur arme quand ils étaient à l’Église pour pouvoir se défendre en cas d’attaque surprise des Indiens. Un tel pacifisme était donc perçu comme un danger pour la survie de la communauté toute entière.

Ces divergence théologiques posaient d’autant plus problème aux Puritains que ces derniers se sentaient investis d’une mission : celle d’ériger dans la Baie du Massachusetts la « Nouvelle Jérusalem », le royaume de Dieu sur Terre qui ferait office de modèle pour le monde entier. Toute dissidence était vue par eux comme un obstacle à ce but. D’une part, parce que les Puritains, convaincus d’être de la vraie foi, pensaient que tout comportement contraire à leur interprétation de la loi divine risquait de provoquer la colère de Dieu, qui punirait la communauté toute entière pour avoir permis de tels comportements. D’autre part, les dirigeants puritains craignaient pour la stabilité sociale de la colonie.

Les conditions de vie dans la région étaient rudes: un climat peu clément, un environnement encore sauvage, et aux frontières des villes, des Indiens avec qui ils avaient de relations très tendues. Les magistrats de la colonie ne pouvaient donc pas risquer de laisser la colonie sombrer dans une guerre civile. Or, la religion prenait une place si centrale dans la vie des colons que la moindre question doctrinale devenait le sujet de conversations échaudées partout tout dans la colonie, et ce, même chez les plus jeunes enfants. Il y avait d’ailleurs eu un précédent quelques années auparavant, avec la controverse antinomienne qui aurait très bien pu se terminer en guerre civile si certains des leaders antinomiens n’avaient pas été bannis, tant le point de doctrine qui portait à discussion avait animé les esprits et divisé la colonie.

Le traitement beaucoup plus cruel réservé aux Quakers tient en grande partie dans le fait que contrairement aux Antinomiens, dont le seul tort était de différer sur un point doctrinal, est qu’en plus d’être en désaccord avec les Puritains sur des sujets majeurs, ils entendaient, à travers un militantisme acharné, transformer la société puritaine selon les préceptes du Quakerisme.

A la quête du martyr

Pacifistes avant tout, les Quakers ne faisaient pas usage de la violence physique pour se faire entendre. Adeptes de la désobéissance civile, ils étaient passés maîtres dans l’art de déclencher le courroux des magistrats et du clergé puritain par leurs coups d’éclat. Par exemple, ils refusaient d’ôter leur chapeau devant des personnages officiels ou en entrant dans les églises, deux actes considérés comme inacceptables à l’époque.

Il s’agissait, dans le premier cas, de souligner que tous les hommes sont égaux, et que par conséquent, ils ne doivent déférence à personne. Dans le second cas, ils voulaient exprimer que les églises ne sont pas des endroits spéciaux et que le culte doit pouvoir se tenir partout où un groupe de croyants se réunit.

Les Quakers voyaient les violences perpétrées par les Puritains comme des signes que ces derniers n’étaient pas de la vraie foi.

Il leur arrivait aussi fréquemment d’interrompre les sermons lors des services puritains, ce qui était à l’époque illégal, et ce afin d’appeler au démantèlement de l’Église en tant qu’institution. Mais ils allaient plus loin. Certains Amis poussèrent l’irrévérence pour les normes de la société puritaine jusqu’à apparaître en tenue d’Adam sur la place publique. Les cruels châtiments qui leurs étaient réservés en punition pour ces infractions n’y faisaient rien. Ainsi que William Penn (célèbre Quaker fondateur de la Pennsylvanie), le dira, les Amis étaient moins concernés par le fait de faire cesser les persécutions à leur encontre que de rester fidèles à leurs principes et répandre ce qu’il considéraient comme la vérité. Et pour cause, les Quakers voyaient les violences perpétrées par les Puritains comme des signes que ces derniers n’étaient pas de la vraie foi, et qu’en revanche, le fait qu’ils soient, eux, persécutés signifiait qu’ils suivaient la bonne voie. De ce fait, plus les Amis du Massachusetts étaient persécutés, plus d’autres de leurs coreligionnaires affluaient vers la colonie pour les soutenir et se faire persécuter à leur tour.

De leur côté, les Puritains n’étaient prêts à faire aucune concession. Plus le mouvement Quaker grandissait, plus les Puritains durcissaient leur répression. Coups de fouet, emprisonnements, ablations des oreilles, rien n’y faisait, les Quakers continuaient à venir dans la colonie, et ceux qui avaient été bannis revenaient. L’escalade des châtiments culminera par l’exécution de Quakers à partir du mois d’Octobre 1659. Jusqu’au bout, les condamnés proclamèrent leur foi. L’un d’entre eux, William Robinson, dira : « Je souffre pour le Christ, en qui je vis et pour qui je meurs ». Les exécutions des Amis continueront jusqu’en 1661 avec celle de William Leddra. Après quoi, le roi Charles II d’Angleterre ordonna aux colons de cesser d’exécuter des personnes au seul motif qu’elles pratiquaient le quakerisme.

La victoire du pacifisme

Si tout comme les Puritains, les Quakers étaient des fanatiques religieux dont le seul but était de façonner la société dans laquelle ils vivaient selon leurs principes, l’Histoire leur donnera raison. L’Amérique ne se souvient pas d’eux comme des fanatiques venus troubler la tranquillité de Puritains qui n’avaient rien demandé, mais comme des martyrs de la liberté religieuse. Le 27 octobre (jour de la première exécution de Boston) est d’ailleurs aujourd’hui la journée internationale de la liberté de culte.

L’histoire de la Société Religieuse des Amis dans le Massachusetts nous rappelle ainsi que s’il est facile, en cas de désaccords (qu’ils soient politiques ou religieux) de recourir à la violence physique, la voie pacifiste finit par payer. Les résultats sont certes moins immédiats, mais beaucoup plus durables.

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