Sociologie • Pour une vulgarisation du travail scientifique

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Les sciences de l’humain font aujourd’hui face à un nouveau défi : la division et la spécialisation du travail scientifique empêchent des ponts de se construire entre domaines de recherche, et neutralisent par-là même la portée de leurs avancées pour la vie des citoyens en consacrant la différenciation entre l’expert et le profane. Cela est bien dommage, parce que les chercheurs en sciences humaines parlent bien plus des problèmes ordinaires de la vie que ce que l’on pense en général. Notamment ils parlent de la portée politique des pratiques ordinaires.

Ces pratiques qui, sans que l’on ne s’en rende compte, tissent la structure sociale, fondent l’ordre politique, déterminent les vies de chacun. Mais par la clôture du champ scientifique (et des sous-champs spécialisés sur eux-mêmes, tous ces savoirs se font hermétiques et étrangers. On pourrait très bien appliquer  aux chercheurs en sciences sociales la critique de Roberto Michels adressée aux professionnels de la politique au début du XXè :

« En leur qualité de rapporteurs et d’hommes compétents, connaissant les dédales les plus secrets des affaires qu’il s’agit de traiter, beaucoup de députés savent, à force de digressions, de périphrases et de subtilités terminologiques, faire de la question la plus simple et la plus naturelle du monde un mystère sacré dont ils possèdent seuls la clef. »

Et ce faisant les chercheurs en sciences humaines ignorent parfois à quel point ils parlent de problèmes ordinaires. Les débats sur la nature humaine ne volent en général pas beaucoup plus haut (mise à part du point de vue lexical) que les débats entre amis pour déterminer ce qui pousse untel ou untel à agir d’une certaine manière.

Le problème qui se pose donc est de contrecarrer cette tendance, de contourner cette spécialisation qui se voit jusque dans les recensions d’ouvrage et les émissions de radio, de pouvoir mettre en relation des domaines qui se tiennent à distance, en saisir la portée politique tout en maintenant tout cela accessible, bref de sortir des débats entre spécialistes pour les ouvrir aux « profanes » de tous bords. Beaucoup d’auteurs contemporains s’y essaient, les options foisonnent : certains essaient d’y arriver par la pratique, d’autres s’efforcent d’expliquer à quoi ressemblerait un discours qui remplirait cette fonction. Faut-il une science qui va dépasser et englober les autres, une unidisciplinarité à la André Orléan ? Faut-il simplement des auteurs qui aient une fonction de « passeurs » ? Faut-il un cadre théorique unificateur comme le propose Bernard Lahire ? Ou faut-il trouver un objet spécifique, comme l’histoire mondiale, pour élaborer un discours mettant à profit un maximum d’acquis scientifique, comme semble le faire Jack Goody ? 

Ce qui semble plus ou moins acquis c’est la nécessité de décloisonner les savoirs entre eux. Il apparaît de plus en plus qu’être spécialiste n’est pas suffisant pour poursuivre la connaissance, car comme le dit R. S. Steinmetz :

« He who only knows his own subject does not know that either » (Les mondes de l’Océan Indien, Philippe Beaujard, T.1, Armand Colin, 2012, p.13).

Il en va de même pour la pratique. Il arrive trop souvent que les sciences sociales soient présentées comme « déresponsabilisantes » parce que « compréhensives » ou « explicatives ». Ainsi, expliquer comment fonctionne la reproduction sociale ce serait retirer tout pouvoir aux acteurs. Ce genre de discours ne peut manquer de choquer quiconque a fréquenté les textes de sociologie. Même Bourdieu, présenté dans les manuels comme le champion du structuralisme sans sujet, ou d’un structuralisme dynamique failli, même cet auteur n’a de cesse d’expliquer que son travail n’a aucunement vocation à nier tout pouvoir aux individus, seulement à penser dans quelles conditions ils peuvent en avoir plutôt que se faire de simples courroies de distribution de la domination.

Dès lors peut-être n’est-ce pas si étonnant que les plus prompts à décrédibiliser les pouvoirs émancipateurs des sciences sociales soient également les plus farouches défenseurs de l’ordre capitaliste, de la liberté cantonnée au pré-carré de la consommation.

Il s’agit en définitive de suivre la mise-en-garde de Benjamin Constant, qui écrivait ceci :

« Le danger de la liberté moderne, c’est qu’absorbés dans la jouissance de notre indépendance privée, et dans la poursuite de nos intérêts particuliers, nous ne renoncions trop facilement à notre droit de partage dans le pouvoir politique » (De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, 1819).

Voilà donc en bref les deux défis des sciences de l’humain (et peut-être pour les sciences en général?) pour les temps à venir : communiquer entre elle et s’ouvrir au monde ordinaire. On l’a déjà dit les solutions envisageables sont multiples, mais la plupart sont pensées par des savants. Peut-être le problème tient-il aussi du côté de la lecture, peut-être est-ce le lecteur qui doit s’émanciper des médiations scientifiques traditionnelles. Dans tous les cas il faut que de chaque côté des publications, les auteurs autant que les lecteurs, apprennent à profaner, à franchir les frontières entre domaines et autour de la science.

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