Interview • Éloïse Bouton : « assez jeune déjà, j’étais sensible à toute forme d’injustice »

Éloïse Bouton lors de son action à l'église de la Madeleine, à Paris. (©AFP/Thomas Samson)
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Militante féministe engagée, fervente battante de manière générale pour les droits humains et sociaux, Éloïse Bouton s’est fait connaitre via son engagement au sein de FEMEN, mouvement qu’elle a aujourd’hui quitté. Une action de défense de l’avortement en 2013 lui vaudra un procès pour exhibition sexuelle ; une procédure qu’elle contestera vivement dans les médias, estimant notamment sur BFM TV que « on a jugé l’exhibition et pas l’acte politique ». Éloïse Bouton est également une journaliste musicale, mais aborde aussi dans ce métier les sujets de société. Il ne fait en tout cas aucun doute qu’elle est l’un des principaux symboles du combat féministe en France. Dans cet entretien, nous avons retracé avec elle son parcours, ses idées et sa vision de la société.

Qu’est-ce qui vous a fait prendre conscience de la nécessité de se battre pour les droits des femmes ?

Assez jeune déjà, j’étais sensible à toute forme d’injustice en général. Mes premières armes militantes c’était plutôt dans des associations qui luttaient contre le racisme, ou contre le Front national (« Ras le front »). Au lycée, j’ai lu beaucoup de livres qui étaient soit féministes, soit qui m’ont tout simplement éveillé à ce type de problématiques, de Violette Leduc à Sylvia Plath. Tout d’un coup j’ai eu l’impression que c’étaient des choses que je n’avais jamais lu avant, qu’il y avait une grande liberté dans les textes de ces femmes. Et puis il y a aussi eu la musique ! J’écoutais beaucoup de rappeuses, et du punk-rock, du courant Riot Grrrls (années 1990). Ces femmes avaient une liberté dans leur musique, dans leur attitude, dans leur façon de s’habiller. Elles parlaient de sexualité de manière pré-frontale, elles revendiquaient des choses très émancipatrices.

J’ai donc commencé à m’intéresser à l’aspect théorique, en lisant beaucoup de livres sur le sujet, pour comprendre d’où provenaient tous ces courants-là. Après j’ai fais des études d’anglais, je me suis spécialisée en féminisme afro-américain et sur tous les mouvements des droits civiques des années 1960. Je suis partie aux États-Unis pour faire mon mémoire. J’y ai rencontré le militantisme au sein d’associations étudiantes qui mélangeaient les combats anti-raciste, féministe, LGBT. Tout cela a été une vraie prise de conscience, c’était comme si toutes les idées que j’avais prenaient sens de manière concrète.

Sur le concret justement, pour vous il y a une évolution dans notre société actuelle quant aux droits des femmes, ou en réalité rien ne bouge vraiment ?

Je pense que certaines choses évoluent, mais de manière lente. Il a fallu des millénaires pour en arriver à cet état de domination des hommes sur les femmes… donc de toute façon cela va prendre du temps pour inverser la tendance et rétablir un équilibre. Je trouve qu’en France on s’auto-positionne comme étant très avancés, alors qu’en réalité on ne l’est pas du tout, on est particulièrement rétrogrades si ce n’est carrément conservateurs.

« Il y a quelques années, le harcèlement dans les transports c’était encore très tabou. »

Mais bon, même si les choses ne changent pas, il y a quand même un prise de conscience sur l’anormalité du fait qu’une femme soit moins payée qu’un homme, que les expertes ne représentent même pas 30 % des invités dans les médias, qu’il y ait aucune femme à la tête des théâtres nationaux, etc.

Dans l’espace public, la parole se libère énormément sur ces sujets-là. Il y a quelques années, le harcèlement dans les transports c’était encore très tabou. Quand on en parlait, j’avais l’impression que j’étais la seule à l’observer. Aujourd’hui toutes les filles en parlent sans en avoir honte. Il y a donc cette évolution… mais faut être patient !

Il y a quelques années vous avez rejoint FEMEN. Qu’est-ce qui vous a séduit dans ce mouvement ?

J’étais militante dans une autre association, qui s’appelait « La barbe », et qui avait déjà une dimension très théâtrale. Les militantes de ce groupe revêtent une fausse barbe, et interrompent des assemblées masculines pour leur signifier qu’il n’y a pas assez de femmes. Dans FEMEN, j’ai retrouvé ce côté activisme (interruption d’événements, happenings…). Mais ce qui m’a plu aussi, c’est le fait de placer le corps au centre du débat, de le remettre à l’ordre du jour dans le combat féministe… les associations, en France, étaient quant à elles plutôt dans la théorie à cette époque, pas trop dans l’action. Je trouvais que cette occupation de l’espace public par FEMEN était intéressante, notamment avec cette idée de casser les codes patriarcaux en désexualisant la poitrine.

Quels faux clichés y a t-il sur le mouvement ?

C’est penser qu’elles sont stupides parce qu’elles usent de la nudité comme mode d’action. Je ne les connais pas toutes, mais je sais déjà que Inna Chevtchenko (la fondatrice de FEMEN) est loin d’être idiote, elle sait très bien ce qu’elle fait. Je pense que ce qu’on ressent parfois comme une forme d’immaturité ou de brouillon dans le résultat, c’est plutôt dû à une précipitation, à une volonté de provoquer, et de ne pas être dans la nuance ou dans la finesse du message. Ce n’est pas un manque de réflexion. Il y en a un, mais il est très binaire. Je pense que souvent les gens font l’amalgame : être nue = être débile = être une potiche ou une femme-objet décérébrée. Ce n’est pas du tout le cas !

FEMEN ne fait pas l’unanimité au sein-même du féminisme. Est-ce que ce mode d’action n’est pas un peu trop radical, en les décrédibilisant ?

Il faut de tout, pour tout le monde : ce mode d’action correspond à certaines femmes, pas à d’autres. Par exemple moi, cela m’a correspondu à un moment de ma vie, cela ne me correspond plus aujourd’hui. Je pense qu’il faut que ça existe que cela cohabite avec d’autres modes d’action, pour que chacune et chacun ait le choix de s’engager avec ce qui lui correspond le plus.

Cela dit, je ne pense pas que FEMEN ce soit « trop ». Cela reste une forme de militantisme pacifique. C’est contesté parce que le message que ça porte est très fort, et qu’avec la nudité on touche à quelque chose de tabou.

Pourquoi FEMEN n’a pas une si bonne image aux yeux de la société ?

« Dans les médias on voit beaucoup d’images d’elles, mais on n’entend que très peu leur parole. »

Pour moi il y a deux raisons. Déjà, dans les médias on voit beaucoup d’images d’elles, mais on n’entend que très peu leur parole. FEMEN ça évoque des images chocs, mais on n’entend pas le discours, et donc cela braque un peu. Et puis, elles ont un mode de communication très provocateur. Ce qui m’avait aussi séduit, c’était la dimension caustique et humoristique dans leurs actions… cet aspect a un peu disparu. Plus le temps passe, plus elles sont très premier degré, c’est moins intéressant. L’humour permettait de ne pas se prendre l’action de façon trop frontale. Quand Inna par exemple avait dit sur Twitter que l’Islam est une religion « complètement débile », si derrière il n’y a pas d’explication, qu’elle ne va pas s’exprimer dans les médias pour affiner sa pensée, c’est hyper clivant. C’est pour ça que les gens se sentent agressés parfois.

C’est pour ça que vous avez quitté l’organisation ?

Oui, cela fait partie des raisons !

Une femme qui veut agir pour le féminisme mais sans pour autant s’investir dans des actions militantes de ce type, comment elle peut procéder ?

Il y a plein de manières d’être féministe sans être militant(e). Le simple fait d’exister parfois, c’est déjà ça, notamment pour une femme qui évolue dans un milieu très masculin. Par exemple, je discutais récemment avec une étudiante en master de nouvelles technologies : elle est la seule fille de sa promo, dans un milieu assez sexiste et où elle se prend régulièrement des remarques à ce sujet. Mais elle, son but, c’est d’aller jusqu’au bout. Ce n’est pas une militante, mais sa simple démarche est féministe, elle fait avancer les choses, elle fait ce qu’elle veut sans penser à ce que la société voudrait qu’elle soit.

Vous êtes aussi journaliste. Comment vous décrieriez la place des femmes dans ce milieu, au vu de votre propre expérience ?

« Les grands quotidiens comme Libération, Le Monde, Le Figaro, ce ne sont que des hommes qui les dirigent. »

La place des femmes dans les médias en France, c’est très moyen. Comme je le disais, il y a déjà un problème de représentation des expertes, elles interviennent sur des sujets légers, comme la famille ou la mode… dès qu’on parle de sécurité intérieure, d’économie, il n’y a que des hommes. Il y a un problème sur le traitement des femmes dans les médias aussi. C’est la question du vocabulaire à utiliser, notamment quand on parle de violence conjugale – ou même de décès sous les coups – il s’agirait de ne pas parler de « crime passionnel », pour ne pas excuser l’auteur. Il y a une vraie pédagogie à faire. Et puis enfin, il y a le même problème que dans tous les domaines : dans les postes à responsabilités comme rédacteur en chef, il y a surtout des hommes. Les grands quotidiens comme Libération, Le Monde, Le Figaro, ce ne sont que des hommes qui les dirigent.

Moi j’étais journaliste musicale au début, et c’était un milieu très misogyne. On me disait que le rap est un truc de mec, un truc viril, et on se demandait ce que je faisais là et on me demandait plutôt de faire une petite chronique sur Beyoncé alors que je voulais bien évidemment faire autre chose. Avec le temps, j’ai dû étendre mon champ de compétences : toute la musique, puis toute la culture, puis la société… pour montrer que j’étais légitime.

Votre statut de féministe engagée vous a t-il porté préjudice dans le journalisme ?

Oui énormément, malgré le fait que je sois freelance. Quand cela s’est su que j’étais dans FEMEN, j’ai commencé à perdre toutes mes opportunités de travail, je me suis retrouvé pendant un an sans aucune ressources, c’était très compliqué. C’est revenu quand je suis parti de FEMEN.

Quelle a été la réaction de votre entourage vis-à-vis de votre combat féministe ?

Je n’ai pas eu de réaction de rejet, mon entourage a été compréhensif, pour eux c’était une continuité logique de mes idées, de mon action. Ils m’ont même beaucoup soutenu, notamment quand il y a eu des moments compliqués comme des procès, des arrestations.

Quel doit être le rôle des hommes dans le féminisme ?

Ils doivent être proactifs, et devraient se sentir tous concernés au même titre que les femmes. Vouloir l’égalité hommes-femmes sert aussi les hommes en fait, car beaucoup d’entre eux ne se reconnaissent pas dans les stéréotypes que la société leur impose (gagner de l’argent, être performant sexuellement, être fort et viril, etc). Ces idées-là font du mal à beaucoup d’hommes. C’est dans le bon sens pour eux aussi de se battre pour le féminisme.

Éloïse Bouton est l’auteure du livre « Confession d’une ex-Femen », paru aux Éditions du Moment.

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Marcus Dupont-Besnard

Reporter plurimédia, rédacteur en chef de WIDE.

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