Enquête • Obsolescence programmée : quand le marketing assassine nos appareils électroniques

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En France, l’obsolescence programmée a été juridiquement pointée du doigt en 2015, grâce à une loi disposant que l’usage de cette technique est maintenant passible de deux ans de prison et 300.000 euros d’amende. Malheureusement, cette loi récente n’a pas empêché ce phénomène de se développer ces dernières années.

Il ne vous a pas échappé qu’avec le progrès technologique, les produits sont de plus en plus sophistiqués, mais semblent durer de moins en moins longtemps, et sont davantage remplacés : une application smartphone qui n’est plus compatible avec notre modèle ; une pièce de rechange qui n’est plus trouvable sur le marché, obligeant ainsi à racheter un nouvel appareil… C’est précisément pour accélérer ce taux de remplacement que cette stratégie d’obsolescence programmée existe : le but est de réduire la durée de vie des appareils, pour provoquer un nouvel achat le plus vite possible.

Des stratégies variées

L’obsolescence programmée s’illustre par une variété de techniques permettant au fabricant d’accélérer la fin de vie de l’appareil et son remplacement.

Particulièrement connue par l’utilisation qu’en a fait Apple, l’obsolescence par défaut fonctionnel consiste par exemple à faire en sorte que si un seul composant de l’appareil ne fonctionne plus, alors l’appareil entier n’est plus utilisable. Racheter un modèle neuf revient alors souvent moins cher qu’une réparation. C’est aussi connu sous la dénomination d' »obsolescence de service après-vente ».

Si nous citons Apple pour cette technique du défaut fonctionnel, c’est parce que la multinationale a fait l’objet d’un grand dossier d’actualité il y a quelques années à ce sujet. Les batteries des trois premières générations d’iPod étaient en effet programmées pour durer 18 mois. Le SAV de l’entreprise ne proposait alors pas de batterie de rechange, et suggérait au client de racheter plutôt un nouvel iPod. Apple, du fait d’un recours collectif en justice, a été obligé d’indemniser ses clients et de mettre en place un service de remplacement des batteries.

Pire encore, l’obsolescence indirecte vise à rendre inutilisable un produit qui s’avère encore fonctionnel. C’est un problème courant notamment dans la téléphonie mobile, où parce que un chargeur par exemple n’est plus disponible sur le marché, alors il est nécessaire d’acheter un nouveau téléphone. Idem dans l’imprimerie : si le fabriquant arrête ou limite la production d’un certain type de cartouche, une imprimante peut devenir inutilisable. Ce type d’obsolescence a une version dérivée en informatique, l’obsolescence par incompatibilité, que l’on retrouve par exemple avec des logiciels comme Photoshop ou InDesign : les formats de fichier récents ne sont pas utilisables sous des versions plus anciennes du logiciel. Cette incompatibilité peut être nécessaire techniquement… ou artificielle.

On retrouve un cas d’incompatibilité artificielle de nouveau chez Apple, avec l’iPhone 5. L’entreprise a en effet changé ses standards de compatibilité pour les accessoires, obligeant les utilisateurs à tout racheter étant donné que ceux des précédents iPhone ne pouvaient alors plus fonctionner avec le 5. C’est la même chose pour les applications : toujours plus gourmandes en ressource, il peut s’avérer nécessaire dans l’esprit du consommateur de changer un appareil qui fonctionne très bien, tout simplement parce que certaines applis qu’il a l’habitude d’utiliser ne fonctionnent plus sur ce modèle.

Il ne vous est pas inconnu que les produits alimentaires, cosmétiques ou encore pharmaceutiques disposent d’une date limite de péremption. L’obsolescence par péremption consiste quant à elle à indiquer une « date limite d’utilisation optimale », plutôt que la « date limite de consommation ». Cela provoque le fait qu’un produit sera racheté plus rapidement par le consommateur, alors qu’il pouvait encore être consommé.

Sur un registre plus psychologique, l’obsolescence esthétique relève d’une stratégie de communication classique visant à donner envie au consommateur d’acheter le nouveau produit, car il est davantage à la mode, alors que l’ancien apparait alors comme vieux et désuet.

Les produits high-tech plus rapidement périmés que les aliments ?

En 2013, le graphiste chilien Marcelo Duhalde montre à travers l’infographie ci-dessous que les appareils technologiques sont tout aussi périssables que les denrées alimentaires. Plus grave : cette infographie atteste que certains produits alimentaires (en orange) durent plutôt qu’une grande partie des produits high-tech (en bleu).

Infographie obsolescence programmée
©Marcelo Duhalde

Un paquet de flocons d’avoine se conserve par exemple plus longtemps que n’importe quel appareil électronique.

La conspiration de l’ampoule électrique

Si nous devions faire la genèse de l’obsolescence programmée, la premier tentative d’utilisation de cette stratégie à grande échelle serait à trouver dans la années, avec le « cartel Phoebus » qui regroupe alors une oligopole de l’électricité : General Electric, Philips et Osram. Dans le but de mieux contrôler la vente des lampes à incandescence, notamment pour réduire les coûts de fabrication, ce cartel va décider d’harmoniser la durée de vue des ampoules à 1.000 heures d’existence.

Ils auraient même fait en sorte de freiner le progrès technologique en matière d’ampoule, afin d’éviter que l’on puisse facilement excéder cette durée. En tout cas, leur monopole n’a pas duré, car très vite, dans les années 30, ils rencontreront une concurrence faisant baisser les prix des lampes.

Un rapport de la commission anti-trust britannique en 1951 dénonce les pratiques du cartel visant à une entente pour mettre en place des prix plus chers. En revanche, ce même rapport réfute cette théorie d’une durée de vie limitée. Cela dit, de nombreux documentaires apportent de l’huile au moulin de cette théorie.

C’est notamment le cas du célèbre documentaire « Prêt à jeter », réalisé par Cosima Dannoritzer et diffusé sur Arte en 2010, qui a d’ailleurs popularisé la conscience de l’existence d’une obsolescence programmée.

Des enjeux environnementaux et humains

L’obsolescence programmée fait bien entendue partie de la critique contre la « société de consommation » et le capitalisme. Pour les partisans de cette critique, l’objectif purement mercantile de cette société pousse les industriels à diriger tous les efforts vers la consommation de masse. En ce sens, l’obsolescence programmée faite donc partie intégrante de cet argumentaire, puisqu’elle vise justement à provoquer un rachat le plus rapidement possible.

Il n’est pas faux, en tout cas, que l’obsolescence programmée relève d’un enjeu environnemental conséquent. Étant donné qu’elle pousse à abandonner un objet pour en acheter un autre, l’amoncèlement de déchets s’accélère.

Ce sont plus particulièrement les Déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) qui posent problème, car génèrent une forte pollution dans les pays du Sud. Lorsque ces déchets sont traités, ils sont pour la plupart démontés afin de récupérer certaines pièces et matières premières. Lors de cette opération, des substances comme le plomb et le mercure vont alors pouvoir s’échapper. Particulièrement toxiques pour la nature, cela génère une pollution conséquente,

Toujours d’un point de vue environnemental, l’obsolescence programmée génère une exploitation massive de matières premières nécessaires au fonctionnement des hautes technologies, mais cela pour un taux de recyclage faible. En effet, une étude du Programme des Nations Unies pour l’Environnement montre que, sur 60 métaux étudiés, 34 d’entre eux sont en dessous de 1 % de recyclage.

Le combat contre l’obsolescence programmée

Comme nous le disions en début d’article, il existe en France depuis 2015 une loi qui vise à sanctionner la pratique avérée de l’obsolescence programmée. Dans ce cadre, le consommateur doit dorénavant être informé par le fabricant de la durée de disponibilité des pièces détachées, et ce de manière clair et lisible, préalablement à la vente. Sauf que cette disposition reste relativement limitées. Premièrement, elle ne concerne que les produits vendus à partir du 1er mars 2015. Mais plus problématique aussi : les fabricants qui ne proposent pas de pièces détachées n’ont aucune obligation à afficher ce manque. Ce devra donc être au consommateur d’en faire sa déduction : si un produit ne dispose pas d’information quant à la disponibilité des pièces, c’est qu’il n’y en a pas, et donc que l’appareil sera potentiellement irréparable.

En tout cas, les utilisateurs ne manquent pas d’idées alternatives pour combattre l’obsolescence programmée. Sous forme de phénomène de plus en plus important, on a vu apparaitre sur Internet des communautés d’entre-aide à la réparation des appareils défectueux. Le plus illustre, en France, serait « Commentreparer.com ». Mais ce type de communautés voient aussi le jour hors du virtuel. Par exemple, « Repair Café » est une initiative mondiale, qui référence de manière interactive les lieux près de chez vous où il est possible de se faire aider à la réparation, et d’aider soi-même quand on est compétent.

Qui plus est, le mouvement d’opposition à l’obsolescence programmée est de plus en plus fructueux en terme de lobbying. Cela se voit notamment sur les fabricants de téléphone, qui ont été « contraints » à quelques innovations de durabilité : Sony Ericsson fabrique maintenant certains de ses téléphones à partir de bioplastiques. Au stade de projet, il y a aussi le « Phonebloks », un téléphone qui est fabriqué à partir de composants modulables, détachables, et facilement remplaçables.

https://www.youtube.com/watch?v=oDAw7vW7H0c[:en]In France, planned obsolescence was legally sanctionned out in 2015 by a law providing that the use of this technique is now punishable by two years in prison and 300,000 euro fine. Unfortunately, the recent law did not prevent this phenomenon to grow in recent years.

With technological progress, the products are becoming more sophisticated, but seem to last less long, and they are quickly replaced: a smartphone app that is no longer compatible with our model; a spare part which is not findable on the market, forcing to buy a new device … The goal is precisely to accelerate the replacement rate : when you reduce the duration life of the devices, you cause a new purchase as soon as possible.

A lot of strategies

Planned obsolescence is illustrated by a variety of techniques allowing the manufacturer to speed up the end of life of the unit and replacement.

Particularly known for the use that has made Apple, functional obsolescence by default is for example to ensure that if one component of the device does not work, then the whole device is no longer usable. Buy a new model then returns often cheaper than a repair. It is also known under the name of « obsolescence of after-sales service ».

If we speak of Apple for this technique of functional defect, it is because the multinational has been the subject of great current issue some years ago about this. The batteries of the first three generations of the iPod were indeed scheduled to last 18 months. The company SAV then offered no battery replacement, and suggested instead to buy a new iPod. Apple, due to a class action suit, was forced to compensated its customers and set up a battery replacement service.

Even worse, the indirect obsolescence is to render useless a product that is even functional. This is a particularly common problem in mobile telephony : when a charger is no longer available on the market, then it is necessary to buy a new phone. Same in printing if the manufacturer stops or limits the production of a certain type of cartridge, a printer may become unusable. This type of obsolescence has a derivative in computers : obsolescence by incompatibility, which are found for example with software like Photoshop or InDesign ; recent file formats can not be used in older versions of the software. This incompatibility may be technically necessary, or…artificial.

We can found a case of artificial incompatibility again with Apple, with the iPhone 5. The company has indeed changed its compatibility standards for accessories, forcing users to buy everything for a second time. This is the same for applications:  it may be necessary in the consumer’s mind to change a device that works great, simply because some apps that he used no longer work on this model.

It is not unknown that the food, cosmetics or pharmaceuticals have a limited expiry date. Obsolescence by expiration is  indicating a « deadline for optimal use » rather than the « use by date ». This causes that a product will be bought again soon by the consumer, when he could still be consumed.

On a more psychological register, aesthetics obsolescence is a conventional communication strategy to tempt consumers to buy the new product because it is more fashionable, while the former will then appear as old and outdated.[:]

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