La BD reportage : raconter le réel en dessins

Pascale Bourgaux filmant les retrouvailles entre un ancien lieutenant de Mamour Hasan et sa famille. Sous le coup de l’émotion, elle oublie de nettoyer l’objectif… la séquence sera inutilisable mais renaîtra grâce à la BD.
[:fr]

La bande-dessinée raconte des histoires : des gags, des contes pour enfants, des aventures de super-héros, des enquêtes policières… mais qu’en est-il des histoires du réel ? Nous avons l’habitude de regarder des reportages à la télévision, d’en écouter à la radio, d’en lire dans la presse. Mais, et si les dessins permettaient également de raconter notre monde, de réstituer des faits d’actualité et de société ? Le magazine XXI en a fait magistralement son crédo, mais cela s’ancre dans un phénomène nouveau beaucoup plus large, que L’Époque vous décrypte à travers quelques exemples d’oeuvres qui ont marqué la Rédac.

Les questions sociales

« Alpha vit seul à Abidjan depuis que sa femme et son fils sont partis sans visa pour Paris, Gare du Nord. La rage au cœur, il décide de tout quitter pour les retrouver. »

Voici le fil conducteur de la bande-dessinée signée Bessora et Barroux, « Alpha : Abidjan-Gare du Nord ». Cette œuvre retrace le parcours d’un jeune immigré, dans son chemin vers Paris, en déroulant l’histoire de ses rencontres au fil de la route (des passeurs malhonnêtes), de ses difficultés (le passage par les camps de réfugiés).

Le ton de la BD est simple, mais n’en est pas moins cru à en être parfois poignant. « Dans le voyage, les femmes n’ont pas beaucoup de choix pour faire de l’argent et payer la route. Soit elles s’occupent des enfants, soit elles s’occupent des maris. Abebi a pris les maris. C’était mieux payé. » peut-on par exemple lire. Avec une profonde humanité, l’auteure Bessora explore les problématiques de l’immigration à travers le dessin poétique de Stéphane-Yves Barroux. Par ce biais, les bédéistes arrivent à nous toucher, par l’émotion, par l’immersion dans le quotidien de ce personnage, dans la violence de ce sujet.

Dans un autre registre, souvenez-vous du conflit social le plus marquant de 2012 : Florange, avec la fermeture de la dernière usine sidérurgique du site Arcelor Mittal.

« A quelques kilomètres de chez moi, dans les vallées du Nord, le ciel rougeoie d’une activité sidérurgique séculaire et de la colère des ouvriers de Longwy. »

Cette fermeture a signé l’acte de mort du secteur sidérurgique en Lorraine, et une perte massive d’emplois pour les anciens employés de l’usine. Une véritable tragédie humaine. Sous le crayon de Zoé Thouron, cette BD s’emploie à résister de façon particulièrement réaliste et documentée cette fermeture, dans son aspect vécu.

Une restitution du terrain

La bande-dessinée se distingue par son mélange entre plume et crayon, sa capacité à mobiliser l’écrit et l’image. Et en cela, c’est un support particulièrement pratique pour restituer ce qu’un reporter a vu et vécu sur le terrain. L’utilité la plus flagrante semble être pour les reportages de guerre, où la prise de l’image est parfois extrêmement complexe, et où les fichiers peuvent même parfois être perdus.

« Vous les Occidentaux, vous êtes obsédés par la burqa ! Si cela pouvait être le seul problème des afghanes, je serais ravie, […]. Pendant que vous pensez à nos burqas, nous on se demande comment on va manger, s’éclairer, circuler … »

Ces paroles sont restituées par Pascale Bourgaux, reporter en guerre. En 2010, elle part en Afghanistan dans le bastion de la résistance anti-talibans, rencontrer un chef de guerre, Mamour Hasan, compagnon d’armes de Massoud. La reporter va notamment découvrir sur place que de nombreux jeunes sont sur le point de basculer du côté des talibans, et même le fils de Mamour Hasan. Elle se plonge dans le quotidien réel et vécu, loin de la diplomatie et des discours politiques, d’un petit village afghan.

En rentrant, Pascale Bourgaux décide de raconter ce reportage en dessins, dans « Les larmes du seigneur afghan ». Le dessin très frais de Thomas Campi ne retire rien à la dureté du sujet, mais humanise la question.

« Ce matin, nous avons rendez-vous avec Mamour Hasan. Encore faut-il savoir où ? À Kaboul, beaucoup de rues n’ont pas de nom et les maisons pas de numéro. »

BD de Pascale Bourgaux
BD de Pascale Bourgaux

L’utilisation du vecteur de la BD prend tout son sens. Cela permet à Pascale Bourgaux de raconter ce qu’elle a vu sur le terrain sans être prise au piège par les images qui ont été filmées. Par exemple, concernant les retrouvailles entre un ancien lieutenant de Mamour Hasan et sa famille, Pascale Bourgaux explique que sous le coup de l’émotion, elle oublie de nettoyer l’objectif… la séquence sera inutilisable mais renaîtra grâce à la BD.

BD de Pascale Bourgaux
BD de Pascale Bourgaux

Dans le même registre, en 2012 le bédéiste Jacques Tardi se lance dans un projet fou, qui aboutira en deux tomes : l’adaptation dessinée des carnets de guerre de son père, René Tardi. Ce dernier a en effet été prisonnier de guerre pendant cinq ans dans un camp de Poméranie en Pologne. Il y tenait une chronique minutieuse. Une façon pour Jacques Tardi de rendre public ce témoignage unique et rare. Il n’hésite pas, pour ce faire, à faire part de choses intimes, se mettant lui-même en scène en tant qu’enfant.

Un nouveau souffle au journalisme ?

La bande-dessinée apparait comme un moyen profondément novateur de faire du journalisme.

Non seulement parce que, dans un premier temps, cela permet d’humaniser les reportages, d’entrer dans une certaine intimité avec des protagonistes sans que ne transparaisse une violation de la vie privée. Le rapport à l’image est différent. Qui plus est, l’usage de la BD permet d’élargir le public.

Ces qualités ne sont pas négligeables, dans une période de crise de confiance envers le journalisme. La BD reportage permet de retrouver une certaine authenticité, un certain charme au journalisme.

[:en]

La bande-dessinée raconte des histoires : des gags, des contes pour enfants, des aventures de super-héros, des enquêtes policières… mais qu’en est-il des histoires du réel ? Nous avons l’habitude de regarder des reportages à la télévision, d’en écouter à la radio, d’en lire dans la presse. Mais, et si les dessins permettaient également de raconter notre monde, de résister des faits d’actualité et de société ? Le magazine XXI en a fait magistralement son crédo, mais cela s’ancre dans un phénomène nouveau beaucoup plus large, que L’Époque vous décrypte à travers quelques exemples d’oeuvres qui ont marqué la Rédac.

Les questions sociales

« Alpha vit seul à Abidjan depuis que sa femme et son fils sont partis sans visa pour Paris, Gare du Nord. La rage au cœur, il décide de tout quitter pour les retrouver. »

Voici le fil conducteur de la bande-dessinée signée Bessora et Barroux, « Alpha : Abidjan-Gare du Nord ». Cette œuvre retrace le parcours d’un jeune immigré, dans son chemin vers Paris, en déroulant l’histoire de ses rencontres au fil de la route (des passeurs malhonnêtes), de ses difficultés (le passage par les camps de réfugiés).

Le ton de la BD est simple, mais n’en est pas moins cru à en être parfois poignant. « Dans le voyage, les femmes n’ont pas beaucoup de choix pour faire de l’argent et payer la route. Soit elles s’occupent des enfants, soit elles s’occupent des maris. Abebi a pris les maris. C’était mieux payé. » peut-on par exemple lire. Avec une profonde humanité, l’auteure Bessora explore les problématiques de l’immigration à travers le dessin poétique de Stéphane-Yves Barroux. Par ce biais, les bédéistes arrivent à nous toucher, par l’émotion, par l’immersion dans le quotidien de ce personnage, dans la violence de ce sujet.

Dans un autre registre, souvenez-vous du conflit social le plus marquant de 2012 : Florange, avec la fermeture de la dernière usine sidérurgique du site Arcelor Mittal.

« A quelques kilomètres de chez moi, dans les vallées du Nord, le ciel rougeoie d’une activité sidérurgique séculaire et de la colère des ouvriers de Longwy. »

Cette fermeture a signé l’acte de mort du secteur sidérurgique en Lorraine, et une perte massive d’emplois pour les anciens employés de l’usine. Une véritable tragédie humaine. Sous le crayon de Zoé Thouron, cette BD s’emploie à résister de façon particulièrement réaliste et documentée cette fermeture, dans son aspect vécu.

Une restitution du terrain

La bande-dessinée se distingue par son mélange entre plume et crayon, sa capacité à mobiliser l’écrit et l’image. Et en cela, c’est un support particulièrement pratique pour restituer ce qu’un reporter a vu et vécu sur le terrain. L’utilité la plus flagrante semble être pour les reportages de guerre, où la prise de l’image est parfois extrêmement complexe, et où les fichiers peuvent même parfois être perdus.

« Vous les Occidentaux, vous êtes obsédés par la burqa ! Si cela pouvait être le seul problème des afghanes, je serais ravie, […]. Pendant que vous pensez à nos burqas, nous on se demande comment on va manger, s’éclairer, circuler … »

Ces paroles sont restituées par Pascale Bourgaux, reporter en guerre. En 2010, elle part en Afghanistan dans le bastion de la résistance anti-talibans, rencontrer un chef de guerre, Mamour Hasan, compagnon d’armes de Massoud. La reporter va notamment découvrir sur place que de nombreux jeunes sont sur le point de basculer du côté des talibans, et même le fils de Mamour Hasan. Elle se plonge dans le quotidien réel et vécu, loin de la diplomatie et des discours politiques, d’un petit village afghan.

En rentrant, Pascale Bourgaux décide de raconter ce reportage en dessins, dans « Les larmes du seigneur afghan ». Le dessin très frais de Thomas Campi ne retire rien à la dureté du sujet, mais humanise la question.

« Ce matin, nous avons rendez-vous avec Mamour Hasan. Encore faut-il savoir où ? À Kaboul, beaucoup de rues n’ont pas de nom et les maisons pas de numéro. »

L’utilisation du vecteur de la BD prend tout son sens. Cela permet à Pascale Bourgaux de raconter ce qu’elle a vu sur le terrain sans être prise au piège par les images qui ont été filmées. Sur l’extrait ci-dessous, on peut voir les retrouvailles entre un ancien lieutenant de Mamour Hasan et sa famille. Sous le coup de l’émotion, la reporter oublie de nettoyer l’objectif… la séquence sera inutilisable mais renaîtra grâce à la BD.

Pascale Bourgaux filmant les retrouvailles entre un ancien lieutenant de Mamour Hasan et sa famille. Sous le coup de l’émotion, elle oublie de nettoyer l’objectif… la séquence sera inutilisable mais renaîtra grâce à la BD.
Pascale Bourgaux filmant les retrouvailles entre un ancien lieutenant de Mamour Hasan et sa famille.

Dans le même registre, en 2012 le bédéiste Jacques Tardi se lance dans un projet fou, qui aboutira en deux tomes : l’adaptation dessinée des carnets de guerre de son père, René Tardi. Ce dernier a en effet été prisonnier de guerre pendant cinq ans dans un camp de Poméranie en Pologne. Il y tenait une chronique minutieuse. Une façon pour Jacques Tardi de rendre public ce témoignage unique et rare. Il n’hésite pas, pour ce faire, à faire part de choses intimes, se mettant lui-même en scène en tant qu’enfant.

Un nouveau souffle au journalisme ?

La bande-dessinée apparait comme un moyen profondément novateur de faire du journalisme.

Non seulement parce que, dans un premier temps, cela permet d’humaniser les reportages, d’entrer dans une certaine intimité avec des protagonistes sans que ne transparaisse une violation de la vie privée. Le rapport à l’image est différent. Qui plus est, l’usage de la BD permet d’élargir le public.

Ces qualités ne sont pas négligeables, dans une période de crise de confiance envers le journalisme. La BD reportage permet de retrouver une certaine authenticité, un certain charme au journalisme.

[:]

Loïs Deville

Reporter, étudiante en sociologie, principalement dans le domaine du genre. Également spécialiste de la culture pop et geek.

Poster un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Laisser un commentaire

Abonnez-vous à notre mag

Entrez votre adresse e-mail ici pour recevoir une notification de nos nouvelles publications.

Publicité

Les publicités ne servent qu'à financer l'hébergement de notre site internet, WIDE étant réalisé par des étudiants bénévoles.

Suivez-nous

Rejoignez WIDE sur Facebook et sur Twitter.