Enquête • Les représentations politiques dans la SF de Isaac Asimov à Doctor Who

[:fr]

La science-fiction est un vaste monde. De la Guerre des mondes de HG Wells à Star Wars, ce genre à la fois littéraire et télévisuel sait élaborer des « univers ». Parfois, ces univers s’inscrivent simplement dans le nôtre, dans un présent très réaliste, où la science est toutefois plus développée, et offre des possibilités où nombreuses conséquences. D’autres fois, un univers peut paraitre irréaliste, car se situant dans un monde plutôt parallèle, ou dans un futur très lointain, où toutes les possibilités de la science sont mises à leur paroxysme et où, finalement, tout est alors possible. La possibilité de créer des univers neufs en toute liberté permet de proposer bien plus que du divertissement. C’est parfois très utile pour traiter et développer des concepts politiques. Dans cette enquête en trois épisodes, nous vous proposons d’explorer cela. Les épisodes 2 & 3 seront consacrés à une analyse approfondie de Star Wars comme parfait exemple de cette possibilité, tandis que le premier épisode est dédié à quelques autres exemples et généralités tirés de la science-fiction moderne.

1/3 : De Isaac Asimov à Doctor Who, la politique dans la science-fiction

Que ce soit dans la littérature ou à l’écran, la science-fiction est un vecteur qui est presque toujours infusé de considérations politiques, de façon sérieuse ou simpliste. Star Wars n’est qu’un cas, particulièrement parlant, parmi tant d’autres, dont voici un panel.

Les robots, un écueil politique

Il y a quelques mois, un robot faisait le buzz sur la toile : Spot. Son but ? Être un chien de combat, capable de mener l’assaut avec les marines. La vidéo de présentation, assez impressionnante, avant fait le tour du web. Les internautes étaient à la fois effrayés et émerveillés par ce robot si performant. Autre cas d’école d’un robot devenu viral : AlphaGo, un robot qui a battu un humain au jeu de Go.

Depuis que les machines se développent, la question de la robotique est au coeur d’une réflexion politique incontestable. Risquent-ils de remplacer les humains ? Quelles sont les limites ? Autant de problèmes qui ne sont finalement que de l’ordre de la prédiction. Et de ce fait, en dehors des recherches académiques sur la question, seule la science-fiction peut explorer l’avenir de la robotique. C’est  bien pour cela que le sujet des robots est au coeur de la « SF » depuis des décennies.

Au début du XXe siècle, le robot était souvent dépeint comme une création qui tourne systématiquement mal. Le pionnier dans une réflexion plus poussée sur la question, c’est Isaac Asimov, grand maitre du registre, avec sa saga sobrement intitulée « Les robots ». Avec Asimov, on tombe même dans le juridique. Il a en effet développé à travers ses œuvres trois lois qui sont censées régir la robotique :

  1. un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger ;
  2. un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ;
  3. un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Difficile de ne pas remarquer que ces lois fictives posent de limites claires à un idéal-type de robots.

L'Homme et les robots, une longue histoire...
L’Homme et les robots

Beaucoup plus que d’imaginer des petites histoires mettant en scène des robots, Isaac Asimov a mis en thèse une vision concrète du rapport Hommes/robots. En 2007, le gouvernement sud-coréen a mis en place une charte éthique sur les robots… directement inspirée des trois lois d’Asimov.

Les auteurs de science-fiction restent rarement aussi utopistes qu’Isaac Asimov. En règle générale, la thématique relève davantage de la dystopie. Grande référence télévisuelle du domaine, Battlestar Galactica est sûrement l’oeuvre qui a été le plus loin ces dernières années à ce sujet. Dans cette série TV, les « cylons », une race de robots créée par l’Homme, prend son indépendance, déclenche une guerre contre les humains, et finira par réaliser un génocide, tuant des milliards d’êtres humains. L’oeuvre développe ensuite une rhétorique sur ce qui différencie les robots des êtres humains.

La série TV suédoise « Real humans » explore elle aussi la robotique, mais d’un point de vue politique davantage social. Dans le récit, nous sommes face à des robots qui ont un aspect humain là encore, et qui sont intégrés dans la société au titre de serviteurs. Mais une partie de la population se soulève, prétendant qu’ils volent des postes aux humains. On y découvre également tout un marché morbide de la robotique, notamment lié à la prostitution.

Le cas pratique de la thématique du robot est donc un cas d’école en matière de sujet politique que la science-fiction permet de mettre en perspective.

Des régimes politiques à foison

En tant que genre du prédictif, la science-fiction permet d’explorer les avenirs possibles de la politique. Comme nous le verrons dans la suite de cette enquête, Star Wars est typiquement de ce registre de l’exploration du « régime politique du futur ». Mais la saga de George Lucas n’est pas la seule.

En littérature, Peter F. Hamilton est bon exemple, puisqu’il a remis la colonisation en perspective dans un futur lointain. La conquête spatiale fait évidemment partie des sujets traités en science-fiction, mais le genre explore également la façon dont, concrètement, cela va pouvoir se configurer. Hamilton a ainsi tout bonnement imaginé un futur qui ressuscite le Commonwealth britannique. L’auteur met également en place tout une situation socio-culturelle à part entière. De ce fait, Hamilton a tout simplement créé une configuration politique imaginaire, un « possible » politique.

A la télévision, la chaîne Syfy a récemment adapté en série TV la saga « The Expanse ». Là encore, on se situe dans un futur relativement lointain. Les auteurs imaginent un avenir politique où Mars a été colonisé, mais est devenue un régime tyrannique. La Terre, quant à elle, est gouvernée sous l’égide d’une ONU étendue. Entre les deux, il y a la ceinture d’astéroïde : ses habitants, en situation de précarité sociale, travaillent d’arrache-pied pour fournir des ressources aux deux planètes. Plus pessimiste qu’Hamilton, « The Expanse » imagine un futur où les problèmes politiques n’ont finalement pas changé malgré une expansion dans le système solaire.

Un prétexte à la satire

Si la science-fiction peut donc traiter des thématiques politiques et imaginer un futur de la politique, elle peut également permettre de faire une critique d’un présent ou d’un passé politique.

La plus vieille série SF, Doctor Who, en est un parfait exemple. Créée en 1963, peu après la Seconde guerre mondiale, et dans une période de Guerre froide, des références plus ou moins explicites à la guerre ont pris forme. Les daleks sont par exemple une race froide, mi-être vivant mi-robot, qui ne sont créées pour que pour combattre, qui se ressemblent tous, et le mot qu’ils expriment le plus est : « exterminer ». Impossible de ne pas y voir la métaphore du nazisme. Idem pour les « cybermen », qui sont une sorte de « soldat absolu », dépeints comme étant idiots et inarrêtables quand l’ordre leur est donné de tuer.

De ce fait, Doctor Who traite assez régulièrement, depuis 50 ans, de la thématique de la guerre, ses raisons et les absurdités qui lui sont inhérentes. On peut typiquement parler d’une oeuvre de fiction pacifiste. Dans la dernière saison, un monologue du personnage principal, le Docteur, a ainsi été particulièrement repéré par les téléspectateurs, puisqu’il y aborde les conséquences humaines de la guerre, du radicalisme.

Les considérations sociales et écologiques sont, elles aussi, particulièrement explorées dans la science-fiction, à l’image de « Dune ». Ce cycle, écrit par Frank Herbert, est au sujet d’une petite planète qui est raffinée pour sa matière spécifique, l’épice, qui permet à tous les engins spatiaux de voler. L’Epice est bien évidemment le nom qui est donné à ce qui se rapproche alors le plus… du pétrole. Et Herbert traite ainsi des stratégies économiques liées à cette ressource naturelle rare, et des conséquences écologiques que cela implique.

L’épisode 2 de l’enquête :
2/3 : Le régime politique, de la démocratie à la tyrannie [:en]

La science-fiction est un vaste monde. De la Guerre des mondes de HG Wells à Star Wars, ce genre à la fois littéraire et télévisuel sait élaborer des « univers ». Parfois, ces univers s’inscrivent simplement dans le nôtre, dans un présent très réaliste, où la science est toutefois plus développée, et offre des possibilités où nombreuses conséquences. D’autres fois, un univers peut paraitre irréaliste, car se situant dans un monde plutôt parallèle, ou dans un futur très lointain, où toutes les possibilités de la science sont mises à leur paroxysme et où, finalement, tout est alors possible. La possibilité de créer des univers neufs en toute liberté permet de proposer bien plus que du divertissement. C’est parfois très utile pour traiter et développer des concepts politiques. Dans cette enquête en trois épisodes, nous vous proposons d’explorer cela. Les épisodes 2 & 3 seront consacrés à une analyse approfondie de Star Wars comme parfait exemple de cette possibilité, tandis que le premier épisode est dédié à quelques autres exemples et généralités tirés de la science-fiction moderne.

1/3 : De Isaac Asimov à Doctor Who, la politique dans la science-fiction

Que ce soit dans la littérature ou à l’écran, la science-fiction est un vecteur qui est presque toujours infusé de considérations politiques, de façon sérieuse ou simpliste. Star Wars n’est qu’un cas, particulièrement parlant, parmi tant d’autres, dont voici un panel.

Les robots, un écueil politique

Il y a quelques mois, un robot faisait le buzz sur la toile : Spot. Son but ? Être un chien de combat, capable de mener l’assaut avec les marines. La vidéo de présentation, assez impressionnante, avant fait le tour du web. Les internautes étaient à la fois effrayés et émerveillés par ce robot si performant. Autre cas d’école d’un robot qui fait le buzz : AlphaGo, un robot qui a battu un humain au jeu de Go.

Depuis que les machines se développent, la question de la robotique est au coeur d’une réflexion politique incontestable. Risquent-ils de remplacer les humains ? Quelles sont les limites ? Autant de question qui ne sont finalement que de l’ordre de la prédiction. Et de ce fait, en dehors des recherches académiques sur la question, seule la science-fiction peut explorer l’avenir de la robotique. C’est  bien pour cela que le sujet des robots est au coeur de la « SF » depuis des décennies.

Au début du XIXe siècle, le robot était souvent dépeint comme une création qui tourne systématiquement mal. Le pionnier dans une réflexion plus poussée sur la question, c’est Isaac Asimov, grand maitre du registre, avec sa saga sobrement intitulée « Les robots ». Avec Asimov, on tombe même dans le juridique. Il a en effet développé à travers ses œuvres trois lois qui sont censées régir la robotique :

  1. un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger ;
  2. un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ;
  3. un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

Difficile de ne pas remarquer que ces lois fictives posent de limites claires à un idéal-type de robots.

L'Homme et les robots, une longue histoire...
L’Homme et les robots, une longue histoire…

Beaucoup plus que d’imaginer des petites histoires mettant en scène des robots, Isaac Asimov a mis en thèse une vision concrète du rapport Hommes/robots. En 2007, le gouvernement sud-coréen a mis en place une charte éthique sur les robots… directement inspirée des trois lois d’Asimov.

Les auteurs de science-fiction restent rarement aussi utopistes qu’Isaac Asimov. En règle générale, la thématique relève davantage de la dystopie. Grande référence télévisuelle du domaine, Battlestar Galactica est sûrement l’oeuvre qui a été le plus loin ces dernières années à ce sujet. Dans cette série TV, les « cylons », une race de robots créée par l’Homme, prend son indépendance, déclenche une guerre contre les humains, et finira par réaliser un génocide, tuant des milliards d’êtres humains. L’oeuvre développe ensuite une rhétorique sur ce qui différencie les robots des êtres humains.

La série TV suédoise « Real humans » explore elle aussi la robotique, mais d’un point de vue politique davantage social. Dans le récit, nous sommes face à des robots qui ont un aspect humain là encore, et qui sont intégrés dans la société au titre de serviteurs. Mais une partie de la population se soulève, prétendant qu’ils volent des postes aux humains. On y découvre également tout un marché morbide de la robotique, notamment lié à la prostitution.

Le cas pratique de la thématique du robot est donc un cas d’école en matière de sujet politique que la science-fiction permet de mettre en perspective.

Des régimes politiques à foison

En tant que genre du prédictif, la science-fiction permet d’explorer les avenirs possibles de la politique. Comme nous le verrons dans la suite de cette enquête, Star Wars est typiquement de ce registre de l’exploration du « régime politique du futur ». Mais la saga de George Lucas n’est pas la seule.

En littérature, Peter F. Hamilton est bon exemple, puisqu’il a remis la colonisation en perspective dans un futur lointain. La conquête spatiale fait évidemment partie des sujets traités en science-fiction, mais le genre explore également la façon dont, concrètement, cela va pouvoir se configurer. Hamilton a ainsi tout bonnement imaginé un futur qui ressuscite le Commonwealth britannique. L’auteur met également en place tout une situation socio-culturelle à part entière. De ce fait, Hamilton a tout simplement créé une configuration politique imaginaire, un « possible » politique.

A la télévision, la chaîne Syfy a récemment adapté en série TV la saga « The Expanse ». Là encore, on se situe dans un futur relativement lointain. Les auteurs imaginent un avenir politique où Mars a été colonisé, mais est devenue un régime tyrannique. La Terre, quant à elle, est gouvernée sous l’égide d’une ONU étendue. Entre les deux, il y a la ceinture d’astéroïde : ses habitants, en situation de précarité sociale, travaillent d’arrache-pied pour fournir des ressources aux deux planètes. Plus pessimiste qu’Hamilton, « The Expanse » imagine un futur où les problèmes politiques n’ont finalement pas changé malgré une expansion dans le système solaire.

Un prétexte à la satire

Si la science-fiction peut donc traiter des thématiques politiques et imaginer un futur de la politique, elle peut également permettre de faire une critique d’un présent ou d’un passé politique.

La plus vieille série SF, Doctor Who, en est un parfait exemple. Créée en 1963, peu après la Seconde guerre mondiale, et dans une période de Guerre froide, des références plus ou moins explicite à la guerre ont pris forme. Les daleks sont par exemple une race froide, mi-être vivant mi-robot, qui ne sont créées pour que pour combattre, qui se ressemblent tous, et le mot qu’ils expriment le plus est : « exterminer ». Impossible de ne pas y voir la métaphore du nazisme. Idem pour les « cybermen », qui sont une sorte de « soldat absolu », dépeints comme étant idiots et inarrêtables quand l’ordre leur est donné de tuer.

De ce fait, Doctor Who traite assez régulièrement, depuis 50 ans, de la thématique de la guerre, ses raisons et les absurdités qui lui sont inhérentes. On peut typiquement parler d’une oeuvre de fiction pacifiste. Dans la dernière saison, un monologue du personnage principal, le Docteur, a ainsi été particulièrement repéré par les téléspectateurs, puisqu’il y aborde les conséquences humaines de la guerre, du radicalisme.

Les considérations sociales et écologiques sont, elles aussi, particulièrement explorées dans la science-fiction, à l’image de « Dune ». Ce cycle, écrit par Frank Herbert, est au sujet d’une petite planète qui raffinée pour sa matière spécifique, l’Epice, qui permet à tous les engins spatiaux de voler. L’Epice est bien évidemment le nom qui est donné à ce qui se rapproche alors le plus… du pétrole. Et Herbert traite ainsi des stratégies économiques liées à cette ressource naturelle rare, et des conséquences écologiques que cela implique.

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